CN D Magazine
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#13 octobre 26

Danser pour dire

les violences sexuelles

Belinda Mathieu

Entre mes jambes, Maryam Kaba


Dans le sillage du mouvement de libération de la parole #MeToo, qui a pris une dimension internationale à partir de 2017, des artistes ont abordé frontalement la question des violences sexuelles sur scène. Comment le corps et le mouvement permettent-ils de dire ces actes ? Chorégraphes, metteurs en scène et chercheurs racontent leur processus créatif, en évoquant les responsabilités liées à la réception de ce thème sensible.

En 2023, la metteuse en scène brésilienne Carolina Bianchi mettait en scène un viol par soumission chimique dans A Noiva e o Boa Noite Cinderela au festival d’Avignon. La même année, Extra Life de Gisèle Vienne transcrivait l’atmosphère poisseuse de l’inceste avec sur scène Adèle Haenel, Theo Livesey et Katia Petrowick. Cette dernière décennie, dans la lignée de la libération de la parole du mouvement féministe qui a suivi l’affaire Harvey Weinstein, de nombreuses scènes ont accueilli le sujet des violences sexuelles. Récemment, plusieurs pièces de théâtre ont abordé le sujet, se heurtant au défi de leur représentation, comme le rapportait le quotidien Le Monde. Les chorégraphes se sont aussi emparés de ce sujet tabou, en mobilisant, dans des productions de danse ou de théâtre, les corps et le mouvement dansé. Mais pas seulement.

En 2022, quand Maryam Kaba devient artiste associée du Ballet de Marseille et crée son premier spectacle, elle ne souhaite éluder l’agression sexuelle qu’elle a vécu enfant. Mais en mettant sur le papier ses premières idées, le trauma resurgit : « En retraçant mon parcours personnel et professionnel, j’ai compris pourquoi j’étais si angoissée. J’avais cette frénésie en moi qui me mettait en mouvement ». 

Les flashbacks de son agression, ainsi que les sensations physiques persistantes causées par le viol, « des brûlures à l’intérieur de moi, à l’entrejambe, des tremblements, de la sidération, la sensation d’enfermement », ont été la matière chorégraphique du solo Entre mes jambes. En résultent des secousses du bassin et des cuisses, proches des ondulations de l’afrovibes, style qu’enseigne la chorégraphe, qui rythment un ensemble où se mêlent aussi récit de ses souvenirs d’enfance et musique. Une manière de montrer que son corps a gardé les traces des violences et y a survécu.

Des « secousses » et des « tremblements », Sibylle Vidalainq en a aussi observés dans le spectacle Les Chatouilles ou la danse de la colère (2014) d’Andréa Bescond. Cette doctorante au sein de l’équipe « Danse, geste et corporéité » à l’Université Paris 8 étudie des spectacles qui abordent l’inceste – au sein de la famille qui va au-delà des seules violences sexuelles commises sur un ou une enfant par un ou une apparenté. Avant de commencer sa thèse, elle a consacré en 2024 un mémoire de master à l’analyse des gestes de la pièce Les Chatouilles, seule en scène où la chorégraphe Andréa Bescond incarne Odette, une danseuse qui revit des scènes de son enfance marquée par l’inceste, et joue plusieurs autres personnages, dont son agresseur. En plus des moments de danse qui jalonnent la pièce, la chercheuse a observé comment la performeuse incarnait des rapports de domination propre à l’inceste : « J’ai pu observer plusieurs stratégies corporelles qui rendent compte de la coercition, la prédation, la manipulation… Notamment la fausse bienveillance de l’agresseur, qui est interprété souvent à hauteur d’enfant, le dos voûté et les genoux pliés, accroupi, ou avec les bras qui enserrent Odette ».

En intégrant une partition chorégraphique dans Azaline se tait (2026), la metteuse en scène Émilie Le Roux a justement voulu apporter des subtilités physiques à son spectacle théâtral, qui relate le point de vue d’une enfant vivant l’inceste. Pour ce faire, elle a fait appel à une chorégraphe : « Adéli Motchan vient de la danse buto, et son travail sur les états de corps m’intéressait beaucoup, explique la fondatrice de la compagnie Les Veilleurs. Notre idée était de travailler sur le ressenti des interprètes. Par exemple : Comment le secret de l’inceste résonne-t-il dans le corps une fois qu’il est rendu public ? Comment cette chose impensable se traduit-elle physiquement ? ».

Azaline se tait de la Compagnie Les Veilleurs © einesichtweise

La danse permettrait-elle de traduire l’horreur innommable ? Sibylle Vidalainq invite à considérer cette formulation avec précaution : « En analysant la réception critique de la pièce Les Chatouilles, j’ai observé cette idée récurrente que la danse permettrait de représenter l’indicible de l’inceste car la danse échapperait au langage, sans jamais mentionner le travail chorégraphique. Il faut veiller à mon sens à le nommer, sinon, on participe à le maintenir dans un impensable. »

Pour Émilie Le Roux, travailler sur une chorégraphie n’a jamais été un moyen de faire l’impasse sur les mots. Ouvrir le dialogue lui semblait primordial, ambition qu’elle a concrétisée en organisant un moment d’échange après chaque représentation d’Azaline se tait : « Il fallait que nous soyons prêts à accueillir la parole et à être de bons passeurs pour que les gens qui ont besoin d'être orientés puissent l’être », explique-t-elle. La compagnie a d’ailleurs fait appel à Charlotte Vinson, sage-femme spécialisée dans les violences sexuelles et à Gaia Riet Moszkowski, travailleuse sociale, pour former les équipes de la compagnie, celles des théâtres dans lesquels la pièce joue et même des enseignants accompagnant les groupes scolaires aux spécificités de l’inceste, à accueillir le public et ou encore recueillir la parole des victimes qui pourraient être présentes. 

Maryam Kaba, elle aussi, a réalisé que le fait de rendre son histoire publique allait de pair avec une forme de responsabilité : « Il y a sûrement des gens qui ont vécu ça dans la salle, rappelle la quadragénaire. Les violences sexuelles touchent énormément de monde. » Cette prise de conscience a d’ailleurs poussé les équipes de la compagnie Les Veilleurs à adresser leur pièce au jeune public, malgré la dureté de la thématique : « Les enfants ne sont pas protégés de la violence du monde et sont particulièrement victimes de l’inceste. Il nous semblait important de leur donner accès à des représentations symboliques pour appréhender cette violence et de penser le monde dans sa complexité », précise Émilie Le Roux. Et de conclure : « Ils en sont absolument capables ».

Journaliste et critique spécialisée en danse, Belinda Mathieu travaille pour plusieurs titres (Télérama, Trois Couleurs, Sceneweb). Elle est diplômée de Lettres Modernes (Université Paris-Sorbonne), de journalisme (ISCPA) et d’un Master au département danse de l’Université Paris VIII. Elle assure la direction éditoriale de CN D Magazine.

Afrovibes, cours de danses de Maryam Kaba
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Compagnie Les Veilleurs
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Sortir de l’inceste ? Décrire « Les Chatouilles ou la danse de la colère » d’Andréa Bescond, par Sibylle Vidalainq, mémoire de master 2, sous la direction d’Isabelle Ginot, département danse, université Paris 8, 2024.

Ou peut-être une nuit
Série de podcast, par Charlotte Pudlowski, Louie Media
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Le berceau des dominations : anthropologie de l'inceste
Dorothée Dussy, Pocket Documents Et Essais, 2021.

Dire, entendre et juger l'inceste, Du Moyen Âge à nos jours
Collectif, Seuil, 2024.

Ce que Cécile sait, Journal de sortie d'inceste
Cécile Cée, Marabout, 2024.

Politiser l’enfance
Collectif, Burn août, 2023.