CN D Magazine
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#13 octobre 26

Changer de carrière, quand le système n’est plus tenable

Aïnhoa Jean-Calmettes


À l’heure des baisses des subventions publiques dans la culture, comment se portent les travailleurs du secteur chorégraphique ? La crise financière s’accompagne d’une crise des vocations, comme en témoignent les trajectoires de nombreux danseurs et chorégraphes, qui abandonnent leur pratique artistique professionnelle de manière de plus en plus précoce. 

« Je ne me voyais pas continuer dans cette incertitude. » En 2020, la crise du Covid pousse Robin Lamothe à reprendre un Master en direction de projets et d’établissements culturels. Coproductions, bourse, tournée, prix international : sa première pièce a pourtant eu du succès. Formation en poche, il tente de revenir dans le milieu mais « le CV ne passe plus. C’est un secteur où tout va très vite, si tu n’es pas dans les workshops ou les auditions, le monde de la danse fait sans toi ». Qu’à cela ne tienne. « Après des années à me battre, j’avais besoin de trouver une forme de stabilité. » Le chorégraphe travaille à la production et à la diffusion puis se tourne vers la diplomatie culturelle. Il est aujourd’hui directeur du Pôle Culturel de Chirongui à Mayotte.

Dans le milieu chorégraphique, l’enjeu de la reconversion n’est pas nouveau :
il est inhérent aux trajectoires d’interprètes, qui s’arrêtent plus tôt que celles des autres carrières artistiques. Cette problématique a ainsi été très tôt mise à l’agenda du pôle des ressources professionnelles du Centre national de la danse. Sa responsable, Lucie Mollier, le rappelle avant de poursuivre, plus soucieuse : « Dans le contexte actuel de crise du secteur, cette réalité est amplifiée. Elle est aussi vécue avec plus de violences, économiques comme psychologiques. On sent beaucoup d’angoisse ».

Aujourd’hui, la question d’arrêter une carrière artistique ne se pose plus seulement après une blessure ou au moment de la retraite par exemple.
Elle plane, omniprésente. Selon une étude de l’Association des professionnels de l’administration du spectacle, publiée en juin 2026, 21 % des directeurs artistiques de compagnies disent envisager l’abandon de leur activité dans les trois ans à venir. Pour décrire cette situation alarmante, observateur et acteurs évoquent un « plan social silencieux » ou « qui ne dit pas son nom ». 

« Les choix conscients et explicites d’arrêter me semblent peu fréquents, développe Jérémy Mazeron, responsable du développement international à La briqueterie, centre de développement chorégraphique national situé dans le Val-de-Marne. J’ai plutôt été témoin de carrières qui s’étouffent petit à petit.
Les chorégraphes se démènent pour maintenir une partie de leur activité, même si elle se réduit à une représentation par an. Ils produisent autrement, présentent leur travail dans des circuits un peu différents et tentent de trouver un autre équilibre économique, qui va parfois jusqu’à prendre un autre métier principal, hors de l’intermittence
 ».

Lucie Mollier et Jérémy Mazeron insistent tous deux sur un point : la sortie du monde chorégraphique professionnel, le plus souvent subie, est « vécue comme un échec dont il est difficile de parler ». Dans ces métiers si intimement liés à la personnalité où pratique, fonction, identité et représentation de soi tendent à se chevaucher, mettre fin à sa carrière avant la retraite est un tabou. 

Les chorégraphes qui acceptent de raconter comment ils ont inventé une autre vie sont donc rares. Plus ou moins modèles, heureuses ou solitaires, ces histoires de « redirection » sont pourtant précieuses, tant pour elles-mêmes que pour la dimension critique qu’elles charrient. « Le modèle économique adapté au chorégraphe que je souhaitais être n’existe pas, abonde Robin Lamothe. Mon projet artistique était fondé sur la recherche longue de terrain, il n’aurait pas pu se développer dans un système où l’on attendait de moi que je participe à la surproduction en montant de nouvelles pièces tous les ans ou deux ».

C’est davantage la perte de liberté que les modalités de production, incompatibles avec le temps long, qui a fait déchanter Agata Maszkiewicz. Formée à l’institut de danse de la Anton Bruckner Privatuniversitaet à Linz en 2006 puis au Master de chorégraphie Exerce à Montpellier, et alors que ses pièces tournent à l’international, la chorégraphe peine à trouver sa place dans le contexte francophone. À 45 ans, après avoir mené à bien une dizaine de projets, elle fait le bilan : « Tout est devenu une suite de compromis. Il aurait fallu faire des pièces “plus dansantes”, penser des projets pour le jeune public, fréquenter les bonnes personnes, multiplier les formes d’actions culturelles. Je n’avais plus d’énergie pour être “stratégique”. » 

Se reconvertir, rappelle Lucie Mollier, est loin d’être une entreprise aisée pour les travailleurs du secteur : « Les salaires sont très bas dans la danse, ce qui signifie peu d’épargne et peu de capacité à autofinancer des réorientations.
Ces vies, notamment du fait des tournées, sont moins structurées par le couple et la famille, et donc la solidarité financière qui peut exister dans ce cadre.
Ces moments sont durs, aussi, parce qu’ils se vivent de manière très solitaire.
 » Elle invite, par ailleurs, à une réflexion sur le vocabulaire utilisé : « Le terme reconversion fait peur. Celui de transition moins, et il a le mérite d’être par ailleurs beaucoup plus juste pour décrire ces périodes de vie. »

Est-il adapté pour décrire les trajectoires de Robin et d’Agata, qui conservent un lien avec le milieu artistique ? Depuis qu’il occupe sa nouvelle fonction de directeur de structure, Robin espère avoir plus d’influence pour infléchir les modes de production qui l’ont fait souffrir en tant qu’artiste. En formation de kinésithérapeute, Agata sait pouvoir transférer les compétences qu’elle a acquises. Sans savoir comment encore, elle souhaite garder « un accès à la créativité ». Une chose l’effraie : « Bosser à côté et faire des projets artistiques sur son temps libre, travailler pour vivre car on n’arrive plus à vivre de notre activité artistique, c’est vraiment se conformer au rêve du système libéral qu’on essaie de nous imposer. » On la laissera conclure : « C’est terrible de ne pas avoir d’autres choix que d’en arriver là. »

Aïnhoa Jean-Calmettes est journaliste culture et idées. Elle écrit pour Libération et coordonne les rubriques de sciences humaines du magazine Mouvement. Elle anime des rencontres à l’Institut du monde arabe, au festival La Manufacture d’idées ou la Maison de la poésie et collabore régulièrement avec la Villa Gillet, Maison des écritures contemporaines de Lyon.

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