#11 février 26
S’unir pour défendre la danse à l’échelle européenne
Belinda Mathieu
Atelier EDN, « Advocacy for Dance », en novembre 2025 au CN D Lyon © Romain Tissot
L’Union européenne cherche – timidement – à accompagner le secteur de la danse. À travers le programme Europe Creative, la Commission européenne finance plusieurs initiatives destinées à rendre visibles les chorégraphes, mais aussi à tisser des liens entre les différents acteurs de danse en Europe, favorisant le partage des ressources et des compétences. Dans un contexte de baisse des financements pour la culture et de montée des nationalismes, dans quelle mesure ces projets de coopération, plateformes et réseaux peuvent-ils répondre aux besoins du secteur ?
« Ces journées sont rares », explique Laurent Meheust, le directeur du Gymnase – Centre de développement chorégraphique national à Roubaix. Fin novembre se tenait « Plaidoyer pour la danse : Des leviers d’actions pour défendre la danse », un événement qui rassemblait une cinquantaine de professionnels de la danse de France et d’Europe au Centre national de la danse (CN D) à Lyon. Co-organisés par le CN D, la Maison de la danse de Lyon et European Dance Developement Network (EDN) — réseau financé par l’Union européenne qui compte 55 membres dans 29 pays — ces deux jours visaient à proposer présentations, discussions et ateliers de réflexion en petits groupes. Les participants (dont la plupart ne sont pas membres d'EDN) ont partagé leurs idées, frustrations, souhaits – et dansé ensemble. « Il est très important de prendre le temps de se rencontrer, de réfléchir ensemble, pour améliorer notre secteur et nos manières de travailler » ajoute Laurent Meheust, qui est aussi président d'EDN.
Créé en 2009, EDN existe sous sa forme actuelle depuis 2014, après avoir œuvré plusieurs années en tant qu’association de lieux de danse. Seul réseau européen dédié exclusivement à la danse soutenu par l’UE (avec 36 autres réseaux culturels), il est co-financé par Europe Creative, un programme de la Commission européenne, qui dote des projets culturels pour une durée de quatre ans renouvelables. La mission d’EDN ? Travailler à créer, avec ses membres et le secteur, un écosystème « durable, progressif et équitable » rapporte le site Internet de l’organisation, en collectant les besoins du secteur dans plusieurs pays, puis en transmettant ces recommandations à la Commission dans un but de lobbying, pour alimenter ses projets de politiques culturelles.
« La danse contemporaine a besoin de collaborer au-delà des frontières, c’est un art rarement statique, précise Eva Broberg, responsable du réseau EDN, basée à Stockholm. La mobilité et les tournées ne sont pas un plus, elles sont inhérentes à cet écosystème. » Laurent Meheust renchérit : « Cela a toujours été évident pour moi de travailler à cette échelle, puisque la danse est précurseur en termes de liaisons internationales, c’est au cœur de son histoire. D’un point de vue artistique, elle met l’humain et les relations au centre et, d’un point de vue économique, élargir son réseau permet aux artistes de vivre en exportant leurs œuvres. »
Pour répondre aux besoins d’un secteur à une large échelle, une compréhension de chaque contexte est toutefois nécessaire. « Nous cherchons des points d’appui dans le plus de pays possible, même si notre but n’est pas de faire grossir le réseau » précise Laurent Meheust. Des données locales sont parfois primordiales pour travailler sur les disparités entre les pays, par exemple quand il est question de revendiquer une meilleure rémunération des artistes : « Les spectacles des chorégraphes grecs sont réputés pour être chers, mais ces artistes n’ont pas d’autre source de revenu que les représentations, contrairement aux artistes français qui peuvent bénéficier de subventions par exemple, poursuit le professionnel. Quand il est difficile pour un artiste de travailler dans son pays, il est souvent plus simple de partir et de monter sa compagnie ailleurs. »
Buru Isaac Mohlabane lors de l'atelier EDN "Advocacy for Dance", november 2025 au CN D Lyon © Romain Tissot
D’autres initiatives financées par l’UE cherchent à encourager ces dynamiques interterritoriales. D’une part, des coopérations mettent en commun compétences et ressources sur des projets spécifiques – à l’instar de Moving Borders, qui portait des initiatives d’artistes issus des diasporas ukrainiennes et Dancewell, pensé pour les personnes atteintes de la maladie de Parkinson ou d’autres troubles du mouvement liés aux pathologies neurodégénératives – pour lesquels l’UE a apporté un financement partiel de 2023 à 2025. D’autre part, quelques plateformes mettent en avant l’émergence chorégraphique, comme Moving Balkans dans les pays balkaniques et en Europe, FEDORA pour le ballet et Aerowaves la danse contemporaine.
« Mon travail a pu traverser les frontières », raconte Christian Yav. Avec le solo Movements of soul, le chorégraphe néerlandais – qui est aussi mannequin et chanteur – a fait partie de la promotion 2024 d’Aerowaves. Une visibilité bienvenue grâce à Spring Forward, le festival itinérant de la plateforme qui attire des programmateurs du monde entier : « J’ai pu performer dans plusieurs pays d’Europe et au Canada, dans des lieux où mon travail, qui n’est pas conventionnel, touchait le public. » Cette expérience a dépassé la seule promotion : « C’était l’occasion de créer un réseau sur le long terme. Nous vivons dans un monde digital qui a ses avantages, mais je suis convaincu de l’importance de voir le travail des artistes et de pouvoir les rencontrer et échanger. C’était une expérience magique. »
Être en réseau, se connaître et se rencontrer, permet aussi de mieux faire front quand certains membres voient leur budget diminuer ou un gouvernement nationaliste arriver au pouvoir dans leur pays : « La danse est un secteur très précaire où une très grande majorité des professionnels sont indépendants, souligne Eva Brodberg. C’est l’un des premiers à disparaître quand les financements baissent. Et même si les artistes continuent de travailler, ils le font dans des conditions intenables… Faire partie d’un réseau permet de se sentir moins seul face aux pressions, à l’auto-censure, en partageant nos idées pour y résister. »
L’action d’un réseau comme EDN reste cependant limitée pour soutenir la structuration de lieux, surtout sur les territoires les moins dotés, n’étant pas un organe de financement. Eva Broberg précise : « On œuvre à ce qu’EDN ne soit pas perçu comme un club fermé, en rendant nos ressources accessibles aux acteurs qui ne sont pas membre du réseau ! » Depuis 2024, 16 projets consacrés à la danse sont financés sur 264 projets culturels au total. En 2028, le programme Europe Creative fusionnera avec le programme Citoyens, égalité, droits et valeurs (CERV) pour devenir AgoraEU, avec un budget fléché culture en baisse : sur 8,6 milliards au total, seul 1,8 milliard irait à Europe Creative, selon les estimations actuelles, contre 2,4 milliards alloués entre 2021 et 2027. La danse parviendra-t-elle à tirer son épingle du jeu ?
Journaliste et critique spécialisée en danse, Belinda Mathieu travaille pour plusieurs titres (Télérama, Trois Couleurs, Sceneweb). Elle est diplômée de Lettres Modernes (Université Paris-Sorbonne), de journalisme (ISCPA) et d’un Master au département danse de l’Université Paris VIII. Elle assure la direction éditoriale de CN D Magazine.
aerowaves dance across europe
du 6 au 9 mai au festival Spring Forward 2026 au Centro Cultural Vila Flor
de Guimarães, PortugalProgramme de résidences 2026
Cité internationale des arts avec le CN D
en savoir +Atelier EDN : Advocating for Dance
novembre 2025
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