CN D Magazine

#11 février 26

une assemblée des gestes : exposer le processus

Wilson Le Personnic

Maureen Béguin dans Wearing the dead, (2020) de Darius Dolatyari-Dolatdoust © Romy Berger


De quoi les gestes sont-ils faits ? Le 3 avril s’ouvre aux Magasins Généraux à Pantin une assemblée des gestes (épisode 1), une exposition consacrée au geste, qui convoque plusieurs médiums. Le chorégraphe Christian Rizzo et la commissaire Anne-Laure Lestage, à l’origine du projet, y interrogent ce que produisent les gestes – ceux du quotidien, des pratiques artisanales ou artistiques – en explorant leurs contextes d’apparition et les relations qui en découlent. Entretien.

Pourriez-vous revenir sur votre rencontre et sur le cheminement qui a conduit à une assemblée des gestes ? 

Christian Rizzo : La découverte du travail curatorial d’Anne-Laure a précédé notre rencontre. À travers ses choix, ses agencements, sa manière de faire dialoguer les œuvres, j’ai perçu une pensée attentive aux relations et à la composition. Lors de nos premiers échanges, la conversation s’est rapidement déplacée des objets vers ce qui les précède : le travail de la main, la matière, le « faire », c’est-à-dire le processus de travail. Nous nous sommes retrouvés autour d’un intérêt commun pour des formes simples, parfois utilitaires, pour des gestes modestes, situés à la croisée de l’art, de l’artisanat et des gestes quotidiens. L’objet devenait alors un médiateur, presque un prétexte, permettant de déplacer le regard vers ce qui le fonde.

Anne-Laure Lestage : J’ai reconnu chez Christian une manière de travailler par composition et par relation, que ce soit avec les corps, les matériaux ou les œuvres des autres. Cette sensibilité faisait écho à mes préoccupations curatoriales. Plutôt que de prolonger cette rencontre sur un plan uniquement discursif, nous avons choisi de passer par le travail. Mettre un projet au centre nous est apparu comme la manière la plus juste de nous rencontrer : faire du « faire » un espace de dialogue, et laisser la relation se construire dans l’action.

Comment avez-vous croisé vos pratiques respectives pour trouver un terrain commun ?

C. R. : Nous avons d’abord mis en commun nos références : des artistes, des œuvres, des gestes, des pratiques que nous aimions ou qui nous questionnaient. Ces échanges étaient souvent ouverts, parfois digressifs, et ont fait émerger un langage commun. Le geste s’est imposé comme un point de convergence. Ma pratique chorégraphique m’a conduit à l’aborder à travers les questions de rythme, de temporalité et de dramaturgie.

A.-L. L. : Pour ma part, nos échanges ont soulevé des questions de monstration. Comment rendre visibles des gestes et des processus dans un espace d’exposition ? Comment organiser leur agencement, la circulation entre les œuvres, et les relations qui se tissent dans le lieu ? Mon travail curatorial s’est focalisé sur la manière dont une exposition peut rendre sensibles des rythmes et des temps de fabrication, et en quoi le geste peut devenir un outil pour penser l’espace, l’attention et l’expérience du visiteur.

À quoi vos premières discussions ont-elles ressemblé ?

A.-L. L. : Elles ont très vite porté sur le geste et les interrogations qu’il soulève : comment faire coexister, dans un même espace, des pratiques et des gestes qui ne se rencontrent pas habituellement ? Questionner la cohabitation entre disciplines, esthétiques, contextes ruraux et urbains, gestes artisanaux, chorégraphiques ou plastiques, a constitué un socle commun. Nous nous sommes également interrogés sur ce que signifie montrer un geste : faut-il en présenter le résultat, la trace, ou au contraire donner accès à son apparition, à son temps de fabrication ? Cette réflexion a conduit à déplacer l’exposition vers ce que nous appelons un « espace d’activation », où le geste n’est pas seulement représenté, observé dans son déroulement, sa suspension ou son interruption.

C. R. : Une autre intuition concernait le décloisonnement des formes de monstration. Nous nous sommes demandé comment inventer des dispositifs qui ne soient ni strictement performatifs, ni purement exposés, mais qui ouvrent des modalités d’attention pour le public. Cela impliquait de repenser la temporalité, la dramaturgie, la circulation, et la place du visiteur. 

À partir de quelles réflexions avez-vous imaginé le dispositif d’exposition ? 

A.-L. L. : Il est né d’une intuition : laisser les gestes être à l’origine même des œuvres et de leur apparition dans l’espace. Il ne s’agissait pas de déplacer des gestes pour les légitimer ailleurs, ni d’extraire des pratiques de leur milieu pour les neutraliser ou les citer, mais d’interroger les conditions dans lesquelles les gestes apparaissent, se transforment et sont regardés. Cette réflexion nous a amenés à déplacer la logique habituelle de la monstration en donnant accès, au moins en partie, au moment où le geste a lieu plutôt qu’à son seul résultat.

C. R. : Cette approche a conduit à penser une exposition qui se déploie dans le temps. Les gestes sont réalisés dans le lieu, avant le vernissage, puis laissés tels quels. Il ne s’agit pas de performances au sens classique, mais de situations de travail rendues visibles. Une fois ces temps passés, ce qui demeure, les objets, les installations, les traces, constitue l’exposition elle-même.

L’instant n’a que nos gestes (2025), Jordi Gali © Stéphane Rouaud

Comment avez-vous constitué le groupe d’artistes invités pour ce premier épisode ?

C. R. : Nous avons réuni des pratiques très différentes, plastiques, performatives, musicales ou artisanales. Chez chacun, la forme naît d’un engagement concret avec des matériaux, des outils, des usages ; la poésie ne précède pas l’action, elle en découle. Tous les projets ont en commun d’envisager le geste comme vecteur de relation. 

A.-L. L. : Par exemple, dans Les Mondailles, les artistes Camille Sevez et Déborah Bron s’inspirent d’un rituel rural qui consiste à casser des noix à plusieurs. Ces gestes, souvent considérés comme ordinaires ou fonctionnels, apparaissent dans l’exposition sans être transformés ni spectacularisés. Les œuvres présentées rappellent, chacune à leur manière, que le geste est aussi un outil de lien, de transmission et de sociabilité, et qu’il peut, avec modestie, ouvrir un espace sensible et politique au sein de l’exposition. 

Vous qualifiez l’exposition d’« espace d’activation ». Est-ce une manière de remettre en question les normes et les usages du musée ?

A.-L. L. : Cela nous autorise à nous éloigner d’une vision du musée fondée sur la conservation et la fixation des œuvres. L’exposition est pensée comme un lieu ouvert, proche de l’atelier, où le travail en cours est rendu visible et partagé. Les œuvres émergent dans le lieu, à travers des gestes, des actions ou des temps de fabrication, parfois sous le regard du public. Cette approche déplace les usages habituels de l’exposition en mettant l’accent sur les conditions de production plutôt que sur la présentation de formes achevées.

C. R. : Cette notion d’activation rejoint l’idée qu’il faut plutôt penser l’exposition à partir du temps du « faire » qu’à partir d’objets finalisés. Le vivant est le principe même de l’exposition.

En quoi cette collaboration a-t-elle fait évoluer vos pratiques artistiques respectives ? 

A.-L. L. : Il m’a conduite à intégrer pleinement le vivant, le processus et l’inachevé comme des éléments constitutifs du commissariat. Il ne s’agissait plus seulement de présenter des formes abouties, mais d’accompagner le travail, d’accepter une part d’incertitude et de laisser l’exposition se construire dans le temps. Le commissariat a alors migré vers une pratique fondée sur l’agencement, l’écoute et l’attention aux rythmes, aux usages du lieu et aux conditions d’apparition des œuvres. Il ne s’agissait pas d’abandonner mes outils, mais de les mobiliser pour d’autres usages.

C. R. : Penser le geste hors scène m’a permis de le détacher du régime spectaculaire qui lui est souvent associé. Le geste devient lisible à travers sa matérialité, ses temps d’arrêt, ses suspensions. Il n’est plus seulement un mouvement ou une action, mais engage des relations et produit des formes visibles. Ce déplacement m’a invité à regarder autrement ce qu’active un geste, et comment il peut exister en dehors des cadres de la représentation scénique.

Wilson Le Personnic est rédacteur indépendant et travailleur de l’art. Il collabore étroitement avec des artistes du champ chorégraphique, en accompagnant leurs processus ou en documentant leurs démarches. Il développe également une activité d’écriture pour des médias, des institutions culturelles et des projets artistiques, à travers des textes critiques, éditoriaux et de médiation.

à l’ombre d’un vaste détail, hors tempête.
Chorégraphie : Christian Rizzo
du 16 au 18 février au Théâtre de la Cité CDN Toulouse Occitanie
le 25 février au TAP - scène nationale de Grand Poitiers
les 17 et 18 mars au Bonlieu Scène nationale d’Annecy
le 31 mars au Théâtre Quintaou Scène nationale du Sud-Aquitain
le 2 avril aux Espaces Pluriels
le 9 avril au Théâtre de Nîmes

une assemblée des gestes (épisode 1)
Commissariat par Christian Rizzo et Anne-Laure Lestage
du 3 avril au 23 mai 
aux Magasins Généraux

D’après une histoire vraie 
Chorégraphie : Christian Rizzo
les 23 et 24 avril 
au Théâtre National Bordeaux-Aquitaine

Les animaux ne portent pas de chaussures
Commissariat par Anne-Laure Lestage
du 11 décembre 2025 au 14 mars 2026 
à Le Bel Ordinaire - Pau