#13 octobre 26
Danse classique :
où sont les femmes queer ?
Hélène Paquet
Gemma Coutts & Rachael Gillespie dans Gentleman Jack by Annabelle Lopez Ochoa © Emily Spencer
Pourquoi les femmes lesbiennes et bisexuelles sont-elles absentes de la danse classique ? Si de nombreux danseurs assument aujourd’hui ouvertement leur homosexualité, les danseuses queer restent très rarement représentées. Déjouant des stéréotypes persistants, certaines chorégraphes œuvrent à normaliser leur présence dans les compagnies et les partenariats féminins sur scène.
De Nijinski à Noureev, l’histoire de la danse classique regorge d’hommes dont l’homosexualité est de notoriété publique. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir sur les réseaux sociaux (à l’exception notable de la Russie et d’autres pays où des lois anti-LGBT sont en place) des danseurs poster des photos de leur compagnon ou de drapeaux arc-en-ciel. En revanche, les femme lesbiennes ou bisexuelles, elles, restent bien plus discrètes, voire invisibles.
« J’avais l’impression d’être la seule. Je me sentais très isolée », se souvient la danseuse américaine Adriana Pierce, à propos de sa carrière au New York City Ballet puis au Miami City Ballet. La trentenaire se consacre désormais à la chorégraphie, et à Queer the Ballet, une organisation qu’elle a fondée au sortir de la pandémie, et qui soutient la représentation des personnes LGBT dans le ballet classique.
L’histoire des femmes queer est, dans beaucoup de milieux, celle de leur invisibilisation. Comme l’écrit l’historienne Florence Tamagne, « l’histoire des lesbiennes est une histoire codée, faite de silences, de non-dits et de traces, qu’il convient toujours de décrypter et d’interpréter en connaissance de cause ». Et la danse n’échappe pas à ce phénomène. Tout en insistant sur le fait que cela résulte de nombreux facteurs, l’historienne Hélène Marquié souligne la persistance des préjugés à la fois sur les danseuses classiques, sommées de correspondre « à un idéal de féminité gracile, fragile… », mais aussi sur « ce que devrait être la bonne lesbienne avec la bonne coiffure et le bon comportement ». Pour les jeunes filles qui commencent la danse classique très tôt, « ce n’est pas nécessairement dans l’horizon des possibles », là où les garçons seront confrontés rapidement au cliché du « danseur homosexuel » et devront se poser la question de leur orientation.
« Ils subissent des discriminations qui leur sont propres » pointe Adriana Pierce, refusant de voir ses confrères gays et bisexuels comme des adversaires. « Mais évoluer dans un espace très gay où mon homosexualité et mon expérience n’étaient pas incluses était très étrange. »
Pendant sa carrière, elle a particulièrement souffert de voir son identité niée : « J’avais l’impression qu’il n’y avait pas de place pour la personne que j’étais vraiment, car il y avait beaucoup de pression pour ressembler aux autres femmes de la compagnie. Il pouvait s’agir de ce que je portais ou de mon rouge à lèvres… À certaines périodes, j’ai même eu peur que quelque chose dans ma danse ait l’air trop gay. Quand je m’en plaignais, on me répondait que j’étais trop sensible. » Une pression exacerbée par les exigences du corps de ballet, où l’uniformité est de mise. Elle souligne toutefois que les choses changent doucement, et que les jeunes générations se cachent moins que la sienne.
Mais la suspicion d’homosexualité masculine chez les danseurs n’a pas toujours existé : « Elle n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle, remarque Hélène Marquié. Avant, je n’ai pas trouvé dans les archives de ragots de ce type sur les danseurs. Mais il y en avait sur les danseuses ! » Même si elles sont invérifiables, ces rumeurs attestent de l’imaginaire d’une époque. « On a beaucoup dit que Marie Sallé, qui n’a pas d’amants connus, ne fréquentait que les femmes. Et les frères Goncourt, par exemple, la célébraient en l’opposant à Marie Camargo, l’autre grande danseuse du XVIIIe, qui elle avait des amants notoires ».
Est-ce le rejet des conventions du classique qui a poussé des figures de la danse moderne comme Isadora Duncan et Loïe Fuller à se montrer moins discrètes que leurs consœurs ? « C’est surtout qu’elles ne travaillaient pas dans les mêmes conditions ! » réfute Hélène Marquié. « Non seulement elles étaient des étrangères vivant en France, ce qui fait qu’elles étaient plus libres, mais surtout, elles étaient indépendantes. Ce n’est pas du tout la même chose que d’être employée d’un théâtre. Loïe Fuller dépendait, certes, des directeurs, mais elle avait une carrière internationale qu’elle gérait seule, et des appuis puissants comme la reine de Roumanie. »
Gemma Coutts & Saeka Shirai dans Gentleman Jack par Annabelle Lopez Ochoa © Emily Spencer
Cette invisibilité se poursuit sur scène. Là où les œuvres mettant en scène l’homosexualité masculine sont de plus en plus fréquentes – du sous-texte du Lac des Cygnes de Rudolf Noureev aux performances mêlant classique et drag des Ballets Trockadero de Monte Carlo –, les ballets lesbiens sont encore rares. Gentleman Jack, produit en mars 2026 par le Northern Ballet, une compagnie britannique, sur la vie de l’aventurière et autrice lesbienne Anne Lister, fait figure d’exception.
Pourtant, s’interroger sur les normes de genre dans le ballet est aussi source de créativité. En témoigne Adriana Pierce, qui a élargi sa vision du partenariat en chorégraphiant des pas de deux pour des femmes : « C’était tout un travail de remise en question de ma formation. On ne nous apprend pas à faire confiance à une autre femme pour porter notre poids comme à un homme. Pas parce que la force n’est pas là, mais parce qu’on n’a pas l’habitude. »
Elle insiste aussi sur le fait que réfléchir à la technique des pointes comme un outil, est bien plus riche que de les voir seulement comme un marqueur du genre : « En tant que partenaire, quand on a des pointes aux pieds, on sent moins le sol, on est moins stable. Les hommes, dans les pas de deux traditionnels, ont davantage de liberté grâce à leurs demi-pointes. Donc j’essaie de faire en sorte que les deux partenaires aient la même autonomie dans le mouvement, qu’ils portent des pointes ou non. »
Hélène Marquié, elle, note un angle mort dans la tradition académique. « On a eu toutes les versions du Lac des Cygnes, mais pas de version féministe ni lesbienne », regrette-t-elle. « Je rêverais qu’Odette et Odile finissent ensemble avec la bénédiction de la reine mère, et renvoient le prince à ses chasses ! »
Hélène Paquet est journaliste indépendante. Elle travaille principalement sur les questions de genre et d’égalité, sur les cultures en ligne et sur la danse, qui la passionne et qu’elle pratique depuis l’enfance. En parallèle, elle est doctorante en sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales où elle étudie le traitement médiatique des questions LGBT+ depuis la fin des années 1990.
Queer the Ballet
en savoir +Gentleman Jack
Chorégraphie : Northern Ballet
du 1er au 3 avril au Edinburgh Festival Theatre
Loïe Fuller, une pionnière subversive
par Adeline Chevrier-Bosseau pour CN D Magazine
à lire