#13 octobre 26
Boris Charmatz :
« La danse se fait dans son lit, dans un studio, dans sa tête, en plein air… »
Marie Pons
Boris Charmatz, 10000 Gestes © Joseph Banderet
Ses spectacles espiègles, expérimentaux et engagés ont fait le tour du monde. Boris Charmatz, 53 ans, chorégraphe français de premier plan, passé par la direction du CCN de Rennes et celle du Tanztheater, partage les réflexions qui sous-tendent ses récentes créations, en grands groupes ou en solos. Et face à la crise politique qui frappe de plein fouet le secteur chorégraphique, il espère une mobilisation collective.
Ces dernières années, vous avez créé de grandes pièces de groupes, comme 10 000 gestes ou Happening Tempête, et deux solos, SOMNOLE et Muette. Qu’est-ce qui conduit à créer pour une foule ou pour soi-même ?
Boris Charmatz : J’aime vraiment les contrastes : CERCLES, qui réunit 200 danseurs étudiants, amateurs et professionnels et Muette en silence, en solo, dans de petites salles face à un public assis, c’est le contraste maximal. Même si je suis toujours accompagné d’une équipe, j’ai eu le sentiment avec Muette d’être seul avec un stylo face à une page blanche.
Qu’a fait apparaître l’exercice du solo ?
B. C. : Petit, j’adorai faire des Lego et j’ai eu l’impression de me retrouver devant mes blocs à nouveau en m’enfermant seul dans un studio. La plupart des chorégraphes commencent par des solos. On travaille sur soi puis on transmet à d’autres une partie de ce que l’on a inventé, trouvé, et un langage se décline. Jeune, j’adorais voir les solos de Vera Mantero, Emmanuelle Huynh, Claudia Triozzi… mais en créer ne m’intéressait pas. C’est à l’approche de la cinquantaine que j’ai eu l’impression que ce monde s’ouvrait. Chercher en soi, se retrouver dans un contraste absolu avec la joie sociale du travail à plusieurs, était une découverte marquante. J’ai très envie de continuer dans ce sens. Je pense déjà à un troisième solo.
Pour le public, être pris dans une vague de 200 interprètes ou être assis face à un corps dansant seul en silence sont des expériences très différentes de la danse.
B. C. : En solo, on tisse quelque chose ensemble de façon encore plus fine que d’habitude, il me semble. Il n’y a qu’un corps à regarder, je suis seul avec vous, nous sommes des partenaires. Cela crée une pièce de groupe d’une autre façon. Dans SOMNOLE, j’ai eu la surprise de constater que le public respirait quasiment avec moi. Comme le sifflement musicalise mon souffle, j’avais l’impression qu’on s’essoufflait ensemble. Cette proximité est encore plus forte dans Muette parce que le public est éclairé la majeure partie du temps. Contrairement à 10 000 gestes, où 50 gestes sont exécutés en une seconde et où l’on ne sait plus où regarder, dans ces solos il se passe beaucoup de choses dans mon corps et dans ma tête à l’instant T, et le regard se focalise.
Boris Charmatz, Muette © Laurent Philippe
Dans Muette, vous semblez explorer une langue qui ne sort pas, est-ce une méfiance envers les mots ?
B. C. : Dans ce solo, tout est fait pour ne pas dire ce qui me passe par la tête, par la langue, et j’ai même du mal à en parler à l’instant. On pourrait dire que ne pas parler fait partie de l’ADN de la danse. On a souvent reproché aux danseurs de ne pas avoir de langue, on dit que ce qu’ils fabriquent « ne veut rien dire », que l’on « ne comprend pas ». J’ai l’impression d’avoir lutté contre cela en faisant des projets comme danse de nuit, où l’on parlait et dansait en permanence. Muette est à la fois une résistance et une forme d’acceptation : non pas celle de ne rien avoir à dire, mais de conscientiser qu’il se joue là, sur la bouche, quelque chose d’essentiel, lorsqu’elle n’articule pas ou qu’elle articule quelque chose d’inaudible.
Le silence est-il une matière que vous explorez depuis longtemps ?
B. C. : Dans Liberté Cathédrale, nous avons travaillé sur des témoignages de victimes de violences pédocriminelles dans l’Église. La pièce a été créée dans une église près de Wuppertal et on se devait de prendre en compte ces voix.
En lisant ces textes, nous nous sommes rendu compte que nous étions mal placés pour les faire entendre. Rester silencieux à leurs côtés était peut-être le mieux à faire – par exemple observer une minute de silence pour ces voix que l’on n’avait pas su entendre pendant tant d’années. Nous étions bouche bée après la lecture des textes, et soudain j’ai eu l’impression qu’il y avait là un axe fort, une matière à continuer à creuser en effet.
Ce silence a une résonance très actuelle, il dialogue avec des prises de parole et des endroits de lutte pour la reconnaissance des violences et des dominations exercées sur les corps les plus fragilisés, stigmatisés.
B. C. : Nous devons réagir aux mauvaises nouvelles du monde, nous sommes sommés de nous positionner, de prendre la parole – à raison – et nous sommes nombreux à ne pas arriver à suivre ce rythme. Devant cette sommation à répondre et l’impossibilité de la tâche, je me suis dit que le silence travaillé dans Muette était très contemporain. Je commence d’ailleurs la pièce au coin, comme un enfant puni en classe, un premier endroit de silence. J’ai pris conscience, en y réfléchissant, que le processus de Muette avait peut-être débuté quand j’avais 15 ans, à l’école de danse de l’Opéra de Paris, où j’ai dansé une nuit, nu, en silence dans un studio, au risque de me faire renvoyer. Je n’étais pas spécialement téméraire, mais là s’est joué pour moi le début d’un écho qui est devenu Muette.
L’enfance semble être un terrain qui traverse plusieurs de vos pièces, comme une fondation.
B. C. : On me dit beaucoup que l’on voit l’enfant en moi, que dans Muette j’ai de 7 à 77 ou 99 ans. J’ai 53 ans, mais j’ai quelque chose à faire avec l’enfance, c’est sûr. Il y a une part d’enfance en moi, avec ses traumas, mais c’est aussi le moment où je prends mes premiers cours de danse à 7 ans, où j’apprends à siffler dans les cours de récréation. J’espère être devenu en partie adulte, mais je n’hésite pas à aller chercher des sensations parfois nées il y a longtemps.
Vous avez travaillé dans des lieux très différents, du Musée de la Danse à Rennes au Tanztheater de Wuppertal, et vous continuez avec l’association terrain, qui se veut un lieu sans lieu. Comment ces endroits ont-ils accompagné votre travail ?
B. C. : J’ai eu la chance énorme d’avoir été accompagné par des personnes, des équipes et des lieux incroyables, de jouer dans des endroits où je n’aurais jamais osé rêver danser. J’ai pu travailler plusieurs fois dans la Cour d’honneur du palais des Papes à Avignon ou au Grand Palais. J’aime beaucoup l’idée que la danse n’a pas qu’un lieu, elle se fait dans son lit, sous la douche, dans un studio, dans la tête, dans un club, sur la place d’un village, en plein air… On ne dépend pas des lieux, et en même temps on est habités et transportés par eux. J’ai par exemple été en résidence pour Muette à la Chartreuse à Villeneuve-lez-Avignon [ancien monastère construit au XIVe siècle, aujourd'hui Centre National des Ecritures du Spectacle ndlr.], dans ce lieu des vœux de silence dédié à l’écriture, qui a porté le travail, lui a donné un ancrage.
Boris Charmatz, 10000 Gestes © Kenza Wadimof
L’existence de tels lieux de création est actuellement en danger. Comment voyez-vous la situation avec les coupes budgétaires qui frappent la culture, et que pensez-vous de notre capacité de mobilisation ?
B. C. : Je trouve que la pétition lancée par le Syndeac [Syndicat national des Entreprises artistiques et culturelles ndlr.], « Culture partout, 1 % obligatoire », est un élan nécessaire, qui a eu un écho puisqu’un dégel des crédits a été annoncé au mois de juillet. Mais nous sommes à l’aube de catastrophes climatiques, mondiales, qui vont bien au-delà de la question des budgets de la culture régionaux, municipaux et nationaux. La difficulté réside dans la multiplicité de ces attaques, qui touchent à tous les fondements de la démocratie : l’État de droit, la justice, l’indépendance des médias, tous les systèmes de solidarité. On doit aussi se battre pour que le RN ne prenne pas définitivement le pouvoir en France en 2027, avec la conscience que le pire est peut-être à venir.
Vous faisiez partie des signataires du 20 août en 1999, collectif d’artistes engagés pour défendre l’art chorégraphique. Pourquoi la mobilisation actuelle a-t-elle plus de mal à être portée par une voix commune ?
B. C. : Les compagnies de danse vivent un drame qui les submerge.
Elles doivent réagir tout en étant à deux doigts de ne plus exister. On ne peut pas réagir si l’on se bat pour sa survie. J’ai quand même l’espoir que des choses adviennent, je ne désespère pas des élections à venir.
Dans ce contexte, des réponses artistiques vous semblent-elles possibles ?
B. C. : Face à ce qui nous arrive, j’ai eu envie de faire Muette, envie d’insister sur le fait qu’il y a une place pour la recherche, une place pour l’art. Il y a quinze ou vingt ans, la France fourmillait de laboratoires, d’espaces de recherche. Maintenant il n’y a plus beaucoup de moyens de production et plus du tout de laboratoires, parce qu’il faut surtout produire des spectacles qui marchent – sinon, on meurt. Je crois qu’il faut se rassembler autour des actions du Syndeac, des syndicats, faire des alliances collectives. La saison va être difficile, et il n’est pas certain que la suivante soit meilleure. D’ailleurs mon prochain spectacle va s’appeler Bonne chance, c’est dire qu’on est vraiment mal barrés !
Propos recueillis par Marie Pons
Marie Pons est autrice, critique et chercheuse en danse. Le récit, la parole rapportée, l’enquête, les paysages imaginaires et la rencontre occupent une place importante dans son travail. Elle est rédactrice en chef du journal Les Démêlées, consacré à la critique en danse dans la région Hauts-de-France. Elle écrit pour le Journal de l’ADC à Genève, Mouvement, et est éditrice associée de Springback Magazine (UK). Elle réalise aussi des documentaires sonores avec Forêt Noire.
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dans le cadre de plan D - CN D X MC93 et du Festival d’Automne à Paris
le 5 février 2027 à Marrakech, dans le cadre du festival On Marche
du 16 au 18 février 2027 à la Maison de la Culture d’AmiensBoris Charmatz x 100
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