CN D Magazine
< >

#12 juin 26

Décoloniser les gestes (2) : Le rêve des femmes racisées à Spelman College

Rainy C. Demerson

  


Spelman College, université historiquement réservée aux femmes noires située à Atlanta, dans l’État de Géorgie, a ouvert un département de danse et chorégraphie en 2017. Pour ce deuxième volet d’une série d’articles consacrée à la décolonisation des gestes dansés, Rainy C. Demerson, enseignante à Spelman College, a interviewé des collègues de ce département pionnier, dont les modèles pédagogiques s’affranchissent des cadres restrictifs en donnant la priorité à la collaboration, à la pensée critique et à la créativité.

Alors que les mesures racistes et sexistes se multiplient chaque jour aux États-Unis, proposer un safespace pour que les femmes racisées réalisent leurs rêves semble nécessaire, comme c’était le cas en 1881, année de la création de Spelman College, à peine seize ans après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. Dans cette université d’Atlanta (Géorgie) traditionnellement réservée aux femmes noires, les méthodologies afroféministes sont centrales au département de danse et de performance, qui propose tout une variété de méthodes, traditionnellement expérimentales. 

T. Lang fut la première à diriger ce département, et c’est elle qui a élaboré la maquette de la formation quand les études en danse ont quitté l’égide de l’UFR d’art dramatique pour devenir un département à part entière. L’une de ses premières initiatives fut de mettre l’accent sur ce qu’elle appelle « la tradition africaniste de l’improvisation », qu’elle définit comme étant une pratique qui « prône l’apprentissage par le questionnement, par le fait de défaire et de révéler ».

Son approche a nécessité d’ouvrir plusieurs cours d’improvisation et de composition chorégraphique, pour encourager les étudiantes à développer leurs compétences créatives et critiques – ce qui va bien au-delà du simple apprentissage de diverses techniques chorégraphiques et peut inclure des technologies émergentes. Pour Lang, « la technologie rend souverain… permet de réorganiser l’histoire, de diriger le présent et de parler au futur à la fois ».

Influencée par cette approche, l’une des anciennes étudiantes de T. Lang, Lyrric Jackson, maintenant enseignante au département de danse de Spelman et spécialiste en informatique, déclare adopter « une démarche d’exploratrice ». Elle signifie par là qu’elle enseigne aux étudiantes en danse à développer leur curiosité ainsi que « leur capacité à changer leur manière de penser via l’observation du monde qui les entoure ».

Cela l’a amenée à mettre en place une pédagogie qui alterne entre micro- et macrocosmes du vivant, pour rendre le corps dansant pleinement conscient des émotions, de la circulation sanguine, de la forme et du positionnement social à la fois. Son approche interdisciplinaire se déploie à partir de la question : « Que signifie pour des corps de femmes racisées de se sentir libres et autonomes dans un monde qui tente perpétuellement de leur dire quoi faire de leur corps et comment l’utiliser ? »

 Ce monde rêvé par des femmes racisées a un potentiel à la fois radical et singulier. « Dans beaucoup d’environnements d’apprentissage, il faut commencer par expliquer ou défendre l’expérience des femmes racisées », explique Julie Johnson. « Sauter cette étape permet d’aborder la diversité immense de l’identité noire et de se plonger tout de suite dans la richesse de ses incarnations. » 

« Il ne s’agit pas seulement de démanteler le système, mais de se demander comment les stratégies créatives, artistiques et intellectuelles peuvent nous aider à envisager de nouvelles possibilités » Julie Johnson

Les cours que dispense Julie Johnson proposent une analyse historique de la danse noire et des stratégies communautaires qui passent par le corps, afin de porter un regard critique sur l’oppression systémique et de mobiliser le corps comme vecteur de changement. « Il ne s’agit pas seulement de démanteler le système, mais de se demander comment les stratégies créatives, artistiques et intellectuelles peuvent nous aider à envisager de nouvelles possibilités, à imaginer ce à quoi pourrait ressembler la libération », dit-elle. 

Reconnaître toute la diversité de l’expérience noire américaine implique aussi de comprendre que le sens du terme « libération » a évolué au fil des générations. Omelika Kuumba, dont la mère et la grand-mère ont fait leurs études à Spelman, se souvient des années 1960 et 1970, période où les personnes racisées de sa communauté « n’essayaient pas de se reconnecter à l’Afrique ». Enseigner la danse africaine dans une grande université « me rend très enthousiaste », dit-elle avec un grand sourire. Dans ce département, les étudiantes découvrent parfois des mouvements qui ont été dénigrés dans leurs milieux familiaux ou sociaux d’origine. 

Omelika Kuumba se souvient d’une étudiante « qui disait à quel point elle appréciait de participer à un cours où elle pouvait bouger ses hanches car ce n’était pas autorisé à l’église qu’elle fréquentait ». La professeure souhaite que ses étudiantes « puissent accepter la manière dont sont faits nos corps », ce qui « procure un sentiment d’espace, de sécurité et de confort – et une capacité à explorer », selon elle. L’étude des formes africaines traditionnelles instaure de nouvelles approches expérimentales de la danse célébrant des styles qui ne sont pas centrés sur l’héritage des styles occidentaux académiques. 

L’exploration est un concept clé dans le travail de Kathleen Wessel. Souhaitant « repenser ce à quoi pourraient ressembler l’enseignement de la danse, l’entrepreneuriat, l’autonomie créative et les modèles collaboratifs », elle s’enthousiasme pour le cursus du département, qu’elle décrit comme une « noble cause ». Sa manière d’enseigner la chorégraphie rejoint des techniques d’improvisation : « Il faut rester souple et à l’écoute de ce qui se passe dans la salle. »

Elle inscrit son processus de redéfinition de l’improvisation, qu’elle qualifie de « pratique libératrice », dans les traditions de la danse africaine plutôt que dans celles de la danse moderne. « Si vous ne transmettez pas cela », insiste-t-elle, « vous passez à côté d’une grande partie de ce qui rend cette pratique si importante… elle permet de briser la timidité et d’élargir notre palette d’outils pour établir des liens entre toutes sortes de choses. » 

Cette pratique émancipatrice ne se limite pas à l’improvisation ; elle s’incarne aussi dans les cours de jazz dispensés par Cici Kelley. Cette danseuse dans l’industrie de la pop musique a rejoint le département en tant que chargée de cours, avant de devenir étudiante, puis maître de conférences et directrice par intérim du département. Ses cours intègrent l’analyse du mouvement et l’identification de l’esthétique africaine dans les chorégraphies que de ses étudiantes.

Pour elle, l’afroféminisme forme des danseuses capables de défendre leurs besoins et leur créativité au sein de l’industrie de la danse, où règnent la compétition et – bien souvent – l’exploitation. « C’est vraiment unique d’avoir des cours théoriques et pratiques qui placent la voix féministe noire au centre », dit-elle, « cela change tout de disposer de ces connaissances, de pouvoir investir ces espaces et rectifier le tir. »  

En explorant, en remettant en question, en déconstruisant et en reconstruisant, les étudiantes en danse de Spelman créent une danse selon leurs propres codes. La libération n’est plus seulement un rêve, mais une pratique concrète et incarnée qui se construit à chaque respiration. Les diplômées en danse et en chorégraphie sont non seulement armées pour intégrer le monde de la danse, mais aussi pour bâtir une société qui reconnaît le potentiel immense de l’excellence et de l’innovation des femmes racisées. Afin de créer un monde plus juste.

Dr. Rainy Demerson est Maître de conférences en études en danse, performance et chorégraphie à Spelman College. Danseuse et universitaire spécialisée dans le féminisme intersectionnel mondial et les formes de performance décoloniales, elle a produit des pièces dansées aux États-Unis, au Sénégal et à la Barbade, et a présenté son travail dans des festivals à travers les États-Unis, au Mexique, à Trinidad et en Afrique du Sud. Ses recherches ont été publiées dans diverses publications scientifiques réputées et dans des anthologies. Elle est actuellement éditrice en chef du journal scientifique Dance Chronicle.

Décoloniser les gestes (1) :
Combler les trous de l’histoire depuis la France et la Belgique

Marie Pons, CN D Magazine, 2026
en savoir +

Site officiel de Spelman College

Ouvrages et articles de Rainy Demerson