CN D Magazine
< >

#13 octobre 26

En Iran, inventer la danse hors des radars avec le Saye Theater Group

Elaheh Hatami

En Iran, inventer la danse hors des radars avec le Saye Theater Group © Elaheh Hatami 


En Iran, où danser dans l’espace public est interdit, la scène contemporaine continue de s’épanouir hors des institutions, dans des lieux privés et informels. Le Centre Iranien d’Études en Danse à Téhéran en est la preuve. Créé en 2025 par un groupe d’artistes, cet espace de recherche, de dialogue et d’expérimentation est un centre névralgique de la communauté chorégraphique iranienne, qui navigue entre précarité et relations délicates avec la scène internationale.

En 1979, la révolution islamique a fondamentalement transformé l’ordre social et politique en Iran. Cet événement a aussi eu un impact sur la place du corps dans l’espace public : la population a été soumise à des contrôles accrus de l’État et des autorités religieuses, qui ont commencé à réguler la danse et ses spectateurs… Des lieux ont fermé, les représentations publiques ont été interdites, et la danse entre hommes et femmes surveillée. Transgresser ces interdits, dans certaines circonstances, pouvait conduire à des poursuites judiciaires et des sanctions pénales.

La danse n’a pourtant pas disparu, elle s’est déplacée. Aujourd’hui, la scène contemporaine iranienne existe principalement dans la sphère privée – entre ce qui est légal et illégal. Les répétitions ont lieu en privé, le public est composé de personnes de confiance, les chorégraphies sont transmises de manière informelle, et les pratiques existent hors des circuits officiels.

Le Centre d’Études en Danse est né dans ce cadre. Début 2025, le Saye Theater Group créait cet espace de pensée collective, consacré à la lecture, à la recherche, à la traduction, à l’expérimentation, à l’organisation d’ateliers et aux performances informelles. Le Saye Theater a vu le jour à Téhéran en 2001, sous l’impulsion de Sara Rasoulinejad, de Mehdi Mashhour et de leurs camarades étudiants en théâtre. Cette organisation indépendante à but non lucratif est dédiée au théâtre, à la danse contemporaine, à la recherche artistique et à la performance expérimentale. Ces vingt dernières années, le groupe a monté performances, ateliers, séminaires, projets de publications et de traductions, en s’appuyant sur plusieurs lieux indépendants et alternatifs en Iran et en développant un lien avec l’international. Ses travaux ont été présentés à l’étranger lors de festivals comme le OFF d’Avignon et le Newcastle Fringe.

En participant à ces événements, les membres du Saye Theater ont compris l’importance de la danse sur la scène contemporaine et ont aiguisé leur intérêt pour l’art chorégraphique en rencontrant des artistes australiens et français. De cette curiosité et de la nécessité de développer un vocabulaire pour parler de la danse est né Le Centre d’Études en Danse.

En Iran, inventer la danse hors des radars avec le Saye Theater Group © Elaheh Hatami 

Il comprend aujourd’hui une vingtaine de membres qui se réunissent deux fois par semaine dans une structure collective décentralisée pour développer des projets de recherche. Leurs travaux consistent surtout à mener des lectures partagées, mais aussi des traduction d’ouvrages et d’écrits incontournables des études en danse.

Mais cette initiative comble surtout un vide culturel. Si la danse occupe un espace esthétique et politique important en Iran, elle ne bénéficie pas des mêmes infrastructures universitaires, pédagogiques et économiques que le théâtre. « [Ce manque d’infrastructures] crée une précarité considérable », explique Morteza Bakhtiari, chorégraphe membre du Centre. « Mais cela signifie que la danse n’est pas entièrement façonnée par un modèle institutionnel ou gouvernemental. »

En l’absence d’un marché établi ou d’un réseau institutionnel solide soutenant le secteur chorégraphique iranien, seuls de petits écosystèmes fragiles, temporaires et majoritairement bâtis par les artistes peuvent émerger. « Les conditions d’accès et de participation peuvent changer du jour au lendemain », précise Mohsen Khedri, chorégraphe et chercheur au Centre. Si ce contexte favorise la diversité d’approches, de corps et de formes, il n’en reste pas moins impacté par la précarité. Le Centre d’Études en Danse, comme beaucoup de structures similaires, fonctionne avec des ressources financières minimes, provenant des contributions des membres et du bénévolat des artistes.

Le Centre d’Études en Danse ne lutte pas seulement pour compenser l’absence d’institutions en Iran : il permet aussi de redéfinir ce qu’est l’art chorégraphique. « On réduit trop souvent la chorégraphie à une succession de mouvements et à une performance harmonieuse », dit Morteza Bakhtiari. « Au Centre, la chorégraphie peut être un moyen de créer du savoir et de penser à travers le corps. Quand le public se demande si une performance est de la danse ou non, cela contribue aussi à notre recherche. »

Cette approche est indissociable de la conception du corps et des évolutions de la société iranienne. « La pratique de la danse contemporaine est beaucoup plus développée qu’il y a dix ans, que ce soit à Téhéran ou ailleurs », explique Mohsen Khedri, qui relie cette croissance aux changements sociaux qui ont suivi le mouvement Femmes, vie, liberté en septembre 2022. « Le corps est devenu une question sociale et politique », dit-il. « Par exemple, qui a des droits sur les corps, et à quelles conditions peuvent-ils se montrer dans l’espace public ? »

En Iran, inventer la danse hors des radars avec le Saye Theater Group © Elaheh Hatami

Les activités du Centre restent très impactées par le contexte social iranien, en raison notamment des coupures Internet (son principal outil de recherche et de communication) lors des périodes de répression politique ou d’instabilité, mais le Centre n’a pas failli lors des mouvements de protestation de décembre 2025, suivis d’une répression violente des autorités (meurtres, arrestations en masse et restrictions de l’accès à Internet) ou pendant la guerre, qui a débuté en février 2026, générant insécurité, déplacement de populations et perturbations des communications.

Toutefois, le Centre ne souhaite pas être réduit à un bastion de résistance politique. Sara Rasoulinejad se méfie de ce discours, notamment véhiculé lors de festivals internationaux, qui attendent systématiquement des artistes iraniens une prise de parole sur l’oppression, le contrôle de l’État et la répression des corps. « [Les artistes iraniens] devraient pouvoir s’emparer d’autres sujets. L’indépendance n’implique pas nécessairement de devoir produire un art qui “parle” explicitement de résistance. Cela peut aussi signifier créer les conditions dans lesquelles les artistes peuvent penser au-delà des catégories qu’on leur impose. »

La question de l’indépendance est devenue un thème central au Centre, et a émergé pendant la présentation de Jérôme Bel Tehran : Autobiographical Choreography à Farvardin Art House à Téhéran en septembre 2025. Sara Rasoulinejad incarnait Jérôme Bel, dans sa version de Jérôme Bel (2021), solo autobiographique sur le parcours du célèbre chorégraphe français, qui a été transmis à plusieurs artistes à travers le monde. Après la représentation, le groupe a réfléchi aux conséquences de l’exposition de leur écosystème confidentiel. Quels risques accompagnent cette plus grande visibilité ? Comment une scène indépendante peut-elle survivre dans le temps sans reproduire les structures institutionnelles dont elle a choisi de se dissocier ? Ces questions ont influencé les créations qui ont suivi, et amorcé une démarche réflexive sur le fonctionnement possible d’un écosystème chorégraphique indépendant.

En persan, saye signifie « ombre ». Pour le groupe, travailler dans l’obscurité est devenu la norme. Le Centre d’Études en Danse ne cherche pas à rendre visible une scène chorégraphique en la faisant rentrer dans le moule institutionnel, mais à créer un autre genre de visibilité, construite sur la recherche collective, les savoirs incarnés et la possibilité de rester ensemble malgré la précarité et la vulnérabilité.

Elaheh Hatami est chercheuse en danse titulaire d’un doctorat et autrice de l’ouvrage Glocal Bodies: Dancers in Exile and Politics of Place: A Critical Study of Contemporary Iranian Dance (Transcript, 2022). Basée à Berlin, elle a notamment publié des articles dans Tanz magazine, Schirn Kunsthalle Magazine, et la Contemporary Theater Review. Elle est à l’origine du projet Dance Archive in Exile.

Saye Theater group
en savoir +

Global Bodies, Dancers in Exile and Politics of Place: A Critical Study of Contemporary Iranian Dance
Elaheh Hatami, transcript, 2022.