#13 octobre 26
Festivals de danse :
croissance, visibilité…
et angles morts
Laura Cappelle
Afterwork par Tom Grand Mourcel alias Migraine Off
© Aucarré Productions / Boom’Structur CDCN 2026
La danse n’échappe pas à un phénomène sensible dans tout le secteur culturel : la festivalisation, cette multiplication des événements festifs qui fédèrent le public sur des temps courts. Tremplins pour les artistes et moteurs de croissance pour le secteur, les festivals permettent aussi un dialogue avec les collectivités territoriales et des programmations plus audacieuses – au risque de masquer, parfois, un désengagement sur d’autres temporalités.
À Clermont-Ferrand, Boom’Structur, plate-forme dédiée depuis 2013 au soutien de l’émergence, a longtemps résisté aux sirènes du festival. « Notre objectif, c’est l’accompagnement des artistes au long cours », explique Sylvia Courty, codirectrice de ce nouveau CDCN, labellisé l’année dernière. « On trouvait que la dynamique festivalière, c’était antinomique. Pour les artistes, c’est un temps de rencontre hyper court avec le public et les organisateurs. » Les possibilités offertes par le format – montrer davantage de pièces accompagnées, sensibiliser les publics, gagner en visibilité – ont pourtant fini par l’emporter. Fin septembre, Boom’Structur a inauguré la première édition d’On va tout fêter !, qui met en avant les artistes du territoire et les pratiques amateures dans plusieurs lieux clermontois.
Partout en France, les festivals poussent comme des champignons depuis une vingtaine d’années. Une cartographie nationale en dénombrait 7 300 en 2019, contre 2 000 environ à la fin du XXe siècle. La « festivalisation » de la culture, un processus entamé sous l’ancien ministre Jack Lang dans les années 1980, touche désormais tous les secteurs, du livre au cinéma, et la danse a suivi le mouvement.
Cette saison, en plus de Boom’Structur, cinq structures de Saône-et-Loire, dont trois Scènes nationales, s’associent pour lancer un ambitieux événement commun, le Z Festival, prévu sur trois semaines en mai prochain. D’autres voient de plus en plus grand : le Festival de danse de Cannes Côte d’Azur passe cet hiver d’un format biennal à une édition annuelle, tandis que les Rencontres chorégraphiques internationales (RCI) de Seine-Saint-Denis se déclinent désormais en trois festivals.
Pour la danse, qui compte moins de lieux dédiés que le théâtre ou la musique, ces temps forts répondent à des besoins spécifiques. « J’ai l’impression que c’est venu du manque, suggère Frédérique Latu, directrice des RCI. C’est parce qu’il n’y avait pas suffisamment d’espace pour la danse dans les théâtres qu’il y a eu des initiatives individuelles, citoyennes, locales. »
Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis
© Guillaume Ison
Dès les années 1970, les festivals jouent ainsi un rôle central dans la structuration de la danse contemporaine en France. Didier Deschamps, alors danseur, se souvient du soutien apporté aux jeunes compagnies par Danse-à-Aix, dirigé par Ginette Escoffier-Carrère à partir de 1977, puis Montpellier Danse (1981) et la Biennale de la danse de Lyon (1984) : « C’étaient des lieux où il y avait beaucoup de création, un renouvellement de l’offre artistique. » Au ministère de la Culture, où il est nommé inspecteur général de la danse en 1992, les festivals sont alors valorisés pour leur impact économique et leur capacité à générer des partenariats avec les collectivités territoriales.
Trente ans plus tard, à l’heure où de nombreuses régions et villes baissent ou retirent leurs subventions au spectacle vivant, les festivals permettent encore de mobiliser la classe politique locale. Pour Boom’Structur, cette visibilité était un argument fort : si Clermont-Ferrand accueille de multiples festivals au fil de l’année, « la danse n’avait pas son temps fort », souligne Sylvia Courty.
À Montpellier, l’aventure de Montpellier Danse doit beaucoup au soutien indéfectible de Georges Frêche, maire de la ville de 1977 à 2004 – une histoire qui se poursuit avec l’actuel élu, Michaël Delafosse. « On a la chance d’avoir un maire qui est à fond derrière nous. C’est un pouvoir d’influence énorme », suggère la chorégraphe Jann Gallois, codirectrice de l’Agora, Cité internationale de la danse, qui abrite aujourd’hui le festival. Du côté du Festival de danse de Cannes Côte d’Azur, c’est même l’adjoint à la culture du maire, Jean-Michel Arnaud, qui a initié le passage à un rythme annuel – en doublant au passage le budget de l’événement.
En termes de programmation, le format intensif des festivals a la particularité de permettre « d’autres audaces » que les saisons complètes, selon Didier Deschamps, aux manettes à Cannes depuis 2023 : « C’est comme si le public était un peu plus “tolérant” : la prise de risque est mieux acceptée. » Pour les lieux pluridisciplinaires partenaires de festivals de danse, ce cadre « leur permet de programmer ce qu’ils n’oseraient pas faire – je reprends leurs termes – dans le cadre de leur programmation annuelle », analyse le directeur. Au risque, ajoute-t-il, que la multiplication des temps forts « masque parfois un désengagement pendant la saison » dans certains théâtres.
Beaucoup de programmateurs voient également dans les festivals un vecteur privilégié de transmission de la culture chorégraphique, par le biais des workshops, conférences et rencontres qui peuvent s’ajouter aux spectacles. « Ça me chagrine un peu quand les festivals s’alignent pour avoir le “nom” du moment, alors que le format permet de créer une émulation autour de la découverte de la scène contemporaine », remarque Serge Laurent, à la tête de Dance Reflections, le programme de mécénat chorégraphique de Van Cleef & Arpels. Depuis 2022, un festival biannuel itinérant – passé par Londres, New York, Séoul avant Shanghaï cet automne – sert de « vitrine » internationale à l’engagement de la maison de joaillerie. « C’est une fête, une plateforme qui permet de parler de la danse », ajoute-t-il.
Dance Reflections by Van Cleef & Arpels, Conférence au Royal Ballet, 2024
Pour les structures ne bénéficiant pas de salle de spectacle ou de saison dédiée, le festival permet aussi de montrer les spectacles des artistes accompagnés, particulièrement en dehors des grandes métropoles. En arrivant à la tête des RCI, festival né en 1995 du concours de Bagnolet, Frédérique Latu a ainsi remarqué que « le département de la Seine-Saint-Denis est un département les plus jeunes de France. Or il n’y avait pas de festival de danse jeune public en Île-de-France, malgré l’offre pléthorique ». Playground, qui fête sa cinquième édition en novembre, est venu répondre à ce besoin, avec un réseau spécifique de partenaires en Île-de-France, et a été suivi en 2024 par Boost, dédié aux danses urbaines.
Et si la multiplication des festivals peut diluer à terme leur aspect fédérateur, pour les artistes, passer par un grand événement est susceptible de lancer une carrière. « Ce sont des tremplins, parce que les programmateurs se déplacent », affirme Jann Gallois, qui relève le fait que le festival Suresnes Cités Danse, bastion historique du hip-hop, a joué un rôle-clé dans sa propre trajectoire. « Mais ça peut avoir aussi un effet inverse. Présenter une création dans un grand festival quand on n’est pas prêt, ça peut être très dangereux. »
À Clermont-Ferrand, Sylvia Courty prône ainsi la vigilance : le nouveau festival de Boom’Structur n’est prévu qu’une fois tous les deux ans, « pour prendre le temps, sur la saison d’après, de la rencontre avec un ou des artistes ». Une manière de rappeler que, derrière les temps forts, le soutien à la création et à la production nécessite un engagement tout au long de l’année.
Laura Cappelle est une journaliste et chercheuse basée à Paris. Professeure associée à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a dirigé l’ouvrage collectif Nouvelle Histoire de la danse en Occident (Seuil, 2020) et est l’autrice de Créer des ballets au XXIe siècle (CNRS Éditions). Critique de danse du Financial Times à Paris depuis 2010, elle tient également une rubrique sur le théâtre français dans le New York Times et est conseillère éditoriale de CN D Magazine.
Dance Reflections, by Van Cleef & Arpels
du 14 octobre au 28 novembre à ShanghaiMontpellier danse
en savoir +On va tout fêter !
en savoir +Rencontres internationales chorégraphiques de Seine-Saint-Denis
en savoir +Festival de danse Cannes Côte d'Azur
en savoir +Millery, E., Négrier, E. et Coursière, S. (2023).
Cartographie nationale des festivals : entre l’éphémère et le permanent, une dynamique culturelle territoriale.
Culture études, 2(2), 1-32.