CN D Magazine
< >

#13 octobre 26

Le document insolite : William Forsythe et le Ballet de l’Opéra de Lyon jouent avec les lignes classiques

Lucile Goupillon-Villefort

Médiathèque du CN D - Fonds Laurent Argueyrolles


Classique, néo-classique ou contemporain ? Difficile de ranger William Forsythe dans une catégorie. Célèbre pour avoir déconstruit la technique classique, le chorégraphe américain n’a cessé de jouer avec ce vocabulaire, testant ses possibilités et éprouvant ses limites. C’est ce qu’analyse la chercheuse Lucile Goupillon dans deux séries de photos du Ballet de l’Opéra de Lyon dansant The Second Detail et One Flat Thing, Reproduced. Sur ces archives, les lignes classiques transformées racontent l’affirmation d’un style, en synergie avec le virage contemporain de la compagnie lyonnaise. 

Les créations de William Forsythe laissent rarement la critique indifférente, et suscitent de nombreuses formules visant à qualifier le travail du chorégraphe. « Rénovateur du ballet » ou « créateur surdoué » pour les uns, « déconstructeur de la danse classique » ou « opportuniste de génie » pour les autres, le new-yorkais William Forsythe s’est imposé comme un des chorégraphes majeurs des quarante dernières années. Son œuvre, particulièrement foisonnante, convoque et assimile diverses sources d’inspiration, tant chorégraphiques que théoriques, et donne lieu à des propositions relativement hétéroclites. En effet, certaines, tout en abstraction, s’appuient ostensiblement sur le vocabulaire classique, d’autres entremêlent danse, chant et théâtre. Quelques-unes reprennent les codes des comédies musicales, quand toute une partie des créations témoigne d’une recherche et d’une gestuelle singulières et ouvertement contemporaines. 

The Second Detail, créé en 1991 sur une musique de Thom Willems pour le Ballet national du Canada à Toronto, fait partie des pièces identifiées comme les plus « classiques » du chorégraphe, et qu’il serait tentant de rattacher à une filiation « néo-classique ». Ici, les photos de Laurent Argueyrolles montrent les danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon dans une reprise de cette chorégraphie. 

Ces clichés sont d’abord l’occasion de souligner la fidélité réciproque qui unit William Forsythe et la compagnie lyonnaise. Steptext, entré au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon lors de la saison 1995-1996, marque le premier succès français du chorégraphe quelques mois avant celui, particulièrement retentissant, d’In the Middle Somewhat Elevated à l’Opéra national de Paris. William Forsythe chorégraphie pour des compagnies de renom depuis plusieurs années et a pris la direction artistique du Ballet de Francfort en 1984. En revanche, la diffusion de ses pièces en France ne reçoit jusque-là qu’un accueil mitigé. 

La convergence des recherches du chorégraphe, visant à explorer toutes les ressources du vocabulaire classique, et le projet artistique d’une compagnie de formation classique soucieuse de s’ouvrir à la danse contemporaine, participe alors à la reconnaissance du travail de Forsythe en France. Au travers des photos de la reprise de The Second Detail, ressort cet attachement à l’esthétique classique, doublé d’une altération plus ou moins prononcée du code. 

Médiathèque du CN D - Fonds Laurent Argueyrolles

Notons tout d’abord que l’épure des justaucorps et collants académiques gris, dessinés par le créateur de mode japonais Issey Miyake, permet d’emblée de repérer des corps travaillés par la technique classique. Les lignes, figures et pas issus du vocabulaire de cette esthétique sont particulièrement lisibles et se dessinent comme étirés à l’extrême ou rythmés par des cassures inattendues. L’exploitation des mobilités articulaires en hyperextension atteste également d’une recherche d’amplitude proche de la distorsion. 

Une telle exploration de la forme se traduit aussi par l’alternance de positions en-dehors et en-dedans, qui tordent les pas, enroulent les corps, s’ajoutant comme autant d’écarts vis-à-vis de la norme. En outre, la mise en scène des transferts de poids, accentuée par le travail des pointes, voyageant à l’aplomb d’appuis dissymétriques vise à exacerber les jeux de déséquilibre et, à nouveau, à outrepasser la forme classique.

Bien que les lignes et le vocabulaire classiques ressortent, une émancipation par rapport au standard semble particulièrement recherchée par le chorégraphe. En effet, tout au long de son œuvre, Forsythe s’applique à tester la plasticité comme la résistance du langage classique. Certaines de ses pièces extrapolent ce vocabulaire jusqu’à l’épuisement, au point de n’en laisser surgir que quelques réminiscences. C’est le cas de One Flat Thing, Reproduced créé en 2000 et entré au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon en 2004. Cette pièce est perçue comme relevant d’une esthétique contemporaine. Pourtant, Forsythe ne cesse de la considérer comme éminemment classique, notamment au travers de l’usage de la géométrie et des perspectives qu’il y développe.

Médiathèque du CN D - Fonds Laurent Argueyrolles

Cette chorégraphie s’inscrit donc dans la continuité d’une recherche envisageant le vocabulaire classique comme un idéal. Considérant néanmoins que la figure parfaite ou absolue n’existe pas, le matériau classique devient prétexte et point de départ à de nombreuses déclinaisons, manipulations et improvisations, se confondant dans un jeu de combinatoires et de stratifications, et cela jusqu’à l’effacement. Ainsi, au travers de correspondances géométriques ou lors de furtives figures inversées et réalisées dans des espaces inhabituels, les photos de la reprise de One Flat Thing, Reproduced par le Ballet de l’Opéra de Lyon permettent de déceler autant les survivances d’un fondement classique que son invisibilisation achevée.

Les deux séries de clichés mettent en lumière la diversité d’une œuvre, mais aussi le projet qui la motive. Par ailleurs, elles sont aussi l’occasion de repérer une évolution concomitante de l’œuvre du chorégraphe et du répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon, l’un servant l’autre et réciproquement.

Lucile Goupillon-Villefort est danseuse et professeure de danse classique titulaire du Certificat d'Aptitude ; elle enseigne cette discipline au sein des conservatoires depuis plusieurs années. Également docteure de l’EHESS en arts, histoire et théorie, elle a soutenu sa thèse William Forsythe, déconstruire et renouveler la danse classique en 2021. Aujourd’hui, elle continue d’interroger les logiques d’emprunts, de circulations et d’hybridation qui travaillent la danse dite « classique » aux XXe et XXIe siècles dans ses différentes pratiques.

Danser classique - Dialogues autour de Recherches en danse numéro 15
Journée d’étude
le 4 décembre à l’Université Côte d’Azur
dans le cadre des Rencontres de l’aCD avec le CN D

Quelles danses classiques aujourd’hui 
Table ronde 
le 5 décembre au Festival de danse Cannes Côte d’Azur 
dans le cadre des Rencontres 2026 de l’aCD avec le CN D

Synchronous Objects
en savoir +

William Forsythe, absorber une danse « pop » ?
par Lucile Goupillon-Villefort pour la revue de l’aCD
à lire