#12 juin 26
L’envol d’Elsa Wolliaston, chorégraphe de la marche
Isabelle Calabre
Elsa Wolliaston © Jean Marie Gourreau
Elle a marqué l’histoire de la danse contemporaine avec son style fascinant, où la marche était au centre. Elsa Wolliaston, danseuse, chorégraphe et pédagogue, est décédée le 12 mars dernier à 80 ans. De New York à Paris en passant par l’Afrique de l’Ouest, cette personnalité exceptionnelle a inspiré toute une génération d’artistes, grâce à son énergie contagieuse et à son insatiable curiosité.
En avril dernier, à l’École des Sables, il ne manquait qu’elle : Elsa Wolliaston, disparue le 12 mars 2026 à 80 ans. La danseuse, chorégraphe et pédagogue aurait eu toute sa place, aux côtés de « maman » Germaine Acogny – chorégraphe et directrice du célèbre centre de formation de Toubab Dialaw au Sénégal, qui accueillait la Biennale de la Danse en Afrique – pour célébrer l’effervescence chorégraphique du continent. Née en Jamaïque en 1945, ayant grandi au Kenya, Wolliaston a fait rayonner, depuis son ancrage parisien, sa danse habitée et sensible au-delà des frontières.
« C’était vraiment une personnalité inspirante, se souvient le chorégraphe Salia Sanou, directeur de La Termitière de Ouagadougou au Burkina Faso et désormais à la tête du Centre Chorégraphique National de Nantes. J’ai suivi ses cours à Paris dans les années 1995-1996. Je l’ai ensuite perdue de vue, avant de l’inviter à La Termitière pour animer un atelier avec Mathilde Monnier, puis en 2016 à la Triennale [précédente appellation de la Biennale de la Danse en Afrique ndlr.] » Participant alors à une table ronde, la septuagénaire s’était soudain levée et, de son corps empêché, avait durant quelques minutes suspendues interprété une performance à jamais imprimée dans les mémoires.
Elsa Wolliaston se forme à New York dans les années 1960, avec les grands noms de cette époque. Elle apprend le classique auprès d’Alexandra Danilova, les danses primitives avec Katherine Dunham, le contemporain chez Merce Cunningham et le piano à la Carnegie School of Music and Dance. Dès 1969, elle s’installe à Paris, tout en continuant à nourrir sa gestuelle de fréquents séjours en Afrique de l’Ouest et à Bali. Elle donne des cours à l’American Center du boulevard Raspail, rendez-vous de toutes les avant-gardes artistiques, puis, très vite, y conçoit ses premiers solos.
Elsa Wolliaston. Fonds Jean-Marie Gourreau, Médiathèque du CN D.
Dans le bouillonnement artistique des années 1970 et 1980, la jeune femme rencontre ceux qui deviendront ses compagnons de route : notamment le saxophoniste de jazz Steve Lacy, le percussionniste et joueur de djembé Bruno Besnaïnou, le batteur Jean-Yves Colson ou encore le chorégraphe japonais Hideyuki Yano, avec lequel elle fonde en 1975 le Mâ Danse-Rituel Théâtre. En près de quarante ans, elle collaborera avec la plupart des représentants de la modernité : des chorégraphes François Verret et Douglas Dunn aux metteurs en scène Philippe Adrien, Luc Bondy et Patrice Chéreau, ou encore les cinéastes Arnaud Desplechin et Justine Triet. Récemment, on l’a également vue danser dans les très beaux films de Damien Manivel (Les Enfants d’Isadora, 2019) et Clément Cogitore (Goutte d’or, 2022).
Après le décès en 1988 de Yano, elle avait lancé sa compagnie One Step La Marche. Ses créations, une cinquantaine au total, depuis l’emblématique solo Rituel créé au début des années 1970, décliné en plusieurs versions, prenaient toutes leur source sur le rythme de la marche et dans l’inspiration des corps. « Pour que quelque chose soit beau, il faut qu’il soit juste » déclarait-elle ainsi dans Résonnances rituelles, documentaire réalisé en 2022 par la chorégraphe Cécile Proust. Avant d’ajouter : « Tant que je respire, je danserai. »
Avec la joie, l’humour et, selon Cécile Proust, un certain esprit d’enfant, ce qui caractérisait le mieux Elsa Wolliaston était son magnétisme. « Tout ceux qui l’ont côtoyée sont persuadés d’avoir vécu avec elle quelque chose d’unique. C’est l’une des rencontres les plus importantes de ma vie » abonde l’une de ses proches, Julie Viala, administratrice de production au CN D.
En 2012, alors jeune danseuse amatrice, elle avait découvert le fameux studio One Step rue du faubourg du Temple à Paris, dont elle a suivi les cours durant plusieurs années. « À cette époque, déjà, Elsa ne dansait plus. Elle se tenait assise sur une chaise, au bord du grand plancher où évoluaient les élèves, avec sa canne, sa baguette et ses boules Quiès. D’abord elle donnait ses consignes d’échauffement, puis, aidée de l’un d’entre nous, venait s’asseoir auprès du batteur. Après un premier exercice de marche, elle constituait des lignes de deux ou trois danseurs, en mettant les anciens au premier rang afin qu’ils guident les nouveaux. On apprenait les figures par imitation : il y avait la “Sortie de case”, “La Chasse”… Sa gestuelle n’avait pas de référentiel identifié mais les mouvements étaient très précis, avec un focus sur le sternum et le bassin. Il y avait ceux qui testaient et partaient en courant, et ceux qui restaient pour toujours ! »
Workshop d'Elsa Wolliaston à Camping, 2019 © Marc Domage
Le 22 septembre prochain, l’artiste devait participer, sur le plateau du Regard du Cygne à Paris, à la chorégraphie documentaire Ce que l’âge apporte à la danse, créée en 2023 par Cécile Proust. Le cancer aura eu raison de sa formidable énergie, cette force de vie transcendante qui, comme elle le disait elle-même, « vient toujours de loin ». Au-delà des travaux de recherches, films et témoignages – dont « L’Envol de la marche – l’œuvre dansée d’Elsa Wolliaston », hommage rendu le 10 mai 2025 par le Centre Pompidou lors de l’exposition « Paris Noir » –, son souvenir repose dans la mémoire de celles et ceux à qui elle a si généreusement transmis. Non seulement sa passion pour la danse mais aussi, selon Julie Viala, « la sensualité de la vie, et un rare sentiment de liberté. Chaque heure de cours s’ouvrait sur l’éternité ».
Journaliste culture spécialisée en danse, Isabelle Calabre collabore régulièrement à la revue Danza&Danza, au Parisien Week-end, ainsi qu’avec plusieurs théâtres et festivals. Elle est également l’autrice du livre Hip-hop et Cies, 1993-2012 et du livre jeunesse Je danse à l’Opéra (éd. Parigramme). Sa recherche sur les Quadrilles Créoles a donné lieu à un mémoire déposé en 2023 au CN D, ainsi qu’à la rédaction de fiches d’inventaire pour l’inscription de ces danses au Patrimoine Culturel Universel de la France. Elle a lancé en 2024 chez Caraïbéditions une collection d’albums jeunesse illustrés, destinée aux 5-10 ans, mettant en scène la diversité des danses comme celle des enfants qui les pratiquent. Titres déjà parus : Moi aussi je danse le quadrille, Moi aussi je danse le hip-hop, Moi aussi je danse le classique.
Site officiel d’Elsa Wolliaston
Le son d’Elsa
Vidéo, collection Ministère de la Culture, 2013
en savoir +Elsa Wolliaston, danseuse, pédagogue et chorégraphe : "J'écoute la sonate Hammerklavier de Beethoven tous les matins"
podcast Musique émoi, par Priscille Lafitte
en savoir +Fonds Elsa Wolliaston à venir sur mediatheque.cnd.fr