CN D Magazine
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#12 juin 26

Un « reflet de la nature » :
la technique Acogny essaime

Laura Cappelle

Greta-Marie Becker, Germaine Acogny © Sophie Maintigneux


En moins de trente ans, la danseuse, chorégraphe et pédagogue Germaine Acogny a fait de l’École des Sables au Sénégal un lieu de référence pour la danse mondiale, ancré dans la nature qui l’entoure. Sa technique contemporaine africaine se diffuse désormais par le biais de formations qui attirent des artistes de tout le continent mais aussi du monde entier.

« On a le soleil naturellement ici », explique Kodro Evry Aoussou-Dettmann, la main sur le plexus. Début mars, la danseuse et pédagogue d’origine ivoirienne reprend les bases de la technique Acogny. Dans le grand studio de l’École des Sables, au rythme entêtant des tambours qui accompagnent tous les cours, une vingtaine de danseurs font patiemment onduler leur torse. Les poitrines s’ouvrent, puis se ferment, « sans tension », corrige Kodro Evry Aoussou-Dettmann. « Il faut relâcher, écouter le corps. »

Depuis huit semaines déjà, les participants dansent, mangent et vivent à l’École des Sables, le havre fondé en 1998 par la danseuse et chorégraphe Germaine Acogny et son mari, Helmut Vogt. Ils sont venus du monde entier – de multiples pays africains, mais également d’Europe et des États-Unis – pour une formation certifiante. Après deux sessions de trois mois, qui incluent une initiation aux danses traditionnelles qui ont inspiré Germaine Acogny, comme le sabar, les participants pourront enseigner officiellement la technique développée par celle que tout le monde ou presque, à l’École, appelle « Maman ».

Kodro Evry Aoussou-Dettmann, qui enseigne aujourd’hui en Allemagne, a fait partie de la deuxième vague de professeurs formés à l’École des Sables, dans les années 2010. « J’avais envie d’apprendre une technique qui nous appartient, qui a en plus été créée par une femme qui s’impose », explique-t-elle. Une approche très différente de l’apprentissage qu’elle a connu dans son pays natal, la Côte d’Ivoire, dont l’objectif principal était « de faire des créations pour aller les vendre. Beaucoup de danseurs arrêtent parce que, physiquement, ils ne sont pas préparés à affronter le monde. »

Offrir des voies de professionnalisation aux danseurs du continent africain est une cause chère à Germaine Acogny, qui a grandi entre le Sénégal et la France. À Paris, elle s’initie adolescente à la danse rythmique et classique ; on lui reproche, se souvient-elle, ses « pieds plats » et son « gros derrière », clichés racistes sur les corps noirs qui persistent encore. « La culture est dans les mains des blancs, et ils veulent qu’on soit à leur image », analyse-t-elle aujourd’hui. Sa technique gardera quelques clins d’œil aux positions classiques, comme le « grand plié Acogny », dans lequel le bassin tremble et oscille.

Greta-Marie Becker, Germaine Acogny © Sophie Maintigneux

De retour sur le continent africain, celle qui dirige de 1977 à 1982 Mudra Afrique – la première école de danse panafricaine, satellite de l’école bruxelloise de Maurice Béjart – part en quête de ses racines. Du Bénin au Mali et au Sénégal, elle explore les danses de l’Afrique de l’Ouest, pour en tirer « l’essence ». À leur fort ancrage dans le sol s’ajoute, dans sa technique, un travail sur l’axe de la colonne vertébrale, qui initie pour elle « tous les mouvements », et qu’elle nomme « le serpent de vie ». Les métaphores animales et végétales reviennent chez la chorégraphe, qui considère le corps comme « le reflet de la nature ».

Et la nature n’est jamais loin à l’École, nichée dans le village de pêcheurs de Toubab Dialao, avec pour toile de fond l’océan Atlantique. Depuis le studio principal, protégé du soleil par une large tente suspendue sur colonnes, les arbres et l’horizon restent visibles à 360 degrés. On y danse dans le sable – avec l’instabilité que cela implique, mais aussi une « énergie différente », souligne Germaine Acogny. « Le sable, c’est l’Afrique. »

Pour les danseurs du continent, l’enseignement de Germaine Acogny est rapidement devenu incontournable. « La technique m’a vraiment forgé », explique Latif Arafan Wa-hab Diedhiou, 28 ans, qui a grandi à Dakar. Danseur à l’origine autodidacte, il s’est formé pendant trois ans à l’École grâce à « Afrique Diaspora », un programme diplômant pour les interprètes et chorégraphes : « C’est ce qui m’a permis de très vite évoluer dans ma carrière. » De retour pour se former en tant qu’enseignant, il reste à Toubab Dialao même les jours de repos, avoue-t-il avec un sourire : « Ici, je me sens beaucoup plus connecté à moi-même. »

Parmi ses camarades, l’Espagnole Ilargi Zabaleta Vergara voit même dans le travail proposé sur la colonne vertébrale un « moyen de se relier à ses racines, à son histoire ». En marge d’un cours, cette organisatrice de festivals et de voyages culturels explique qu’elle vise moins à enseigner la technique Acogny qu’à profiter de la dimension « spirituelle » du lieu : « Ce n’est pas seulement de la danse, c’est une forme de guérison », ajoute-t-elle.

Si Aïda de Souza-Nianduillet est également venue de loin, un lien très particulier l’unit au lieu : elle est la petite-fille de Germaine Acogny. La danseuse de 19 ans, qui a grandi à Brooklyn, a passé de nombreux étés en famille à l’École des Sables : « Je savais que ma grand-mère était danseuse, mais ce n’est que récemment que j’ai commencé à comprendre son influence », raconte-t-elle. 

Aujourd’hui, cette étudiante en danse à Ohio State University a voulu retrouver ses racines grâce à la technique Acogny – dans le studio de sable qui porte le nom de son arrière-grand-mère, Alopho. Les différences avec l’enseignement occidental font la force, selon elle, de la formation : « L’École montre que nous avons beaucoup à offrir de ce côté du monde, nous aussi. » 

Cette philosophie est depuis longtemps celle de sa grand-mère. Si, à 82 ans, Germaine Acogny ne donne plus autant de cours, elle continue à superviser la transmission de son travail d’un œil d’aigle – et à militer pour des danses ancrées dans l’histoire et les cultures du continent africain. « La technique Acogny continue à vivre parce qu’elle est dans leur corps, ils peuvent l’adapter aux danses de leur pays », dit-elle en désignant les danseurs. « Il faut des danses contemporaines en Afrique, pas “la” danse contemporaine. »

Laura Cappelle est une journaliste et chercheuse basée à Paris. Professeure associée à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a dirigé l’ouvrage collectif Nouvelle Histoire de la danse en Occident (Seuil, 2020) et est l’autrice de Créer des ballets au XXIe siècle (CNRS Éditions). Critique de danse du Financial Times à Paris depuis 2010, elle tient également une rubrique sur le théâtre français dans le New York Times et est conseillère éditoriale de CN D Magazine.

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