CN D Magazine

#4 nov 23

Bouleversements du rapport au travail : où en est la danse ?

Katie Kheriji-Watts


Perte de sens ou besoin d’un meilleur équilibre de vie du côté des salariés, difficulté de recrutement et manque d’attractivité pour les employeurs : les crises multifactorielles – politiques, environnementales, sociales et sanitaires – provoquent un mouvement de fond dans le monde du travail et repositionnent le sujet dans le débat national. Avec ses spécificités, le champ chorégraphique n’échappe pas à ces bouleversements en cours. Les expériences croisées de trois professionnelles de la danse révèlent à la fois l’exacerbation de tensions anciennes et des envies nouvelles.

En 2015, la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker signe une performance pour les espaces d’exposition, montrée dans plusieurs musées à travers le monde. Son titre ? Work/Travail/Arbeid, baptisé ainsi « parce que le spectateur est au cœur du procédé, au milieu du travail des danseurs » selon la journaliste de Télérama Emmanuelle Bouchez. Un spectacle dansé par des professionnels peut être à la fois une expérience esthétique, un objet de divertissement, une revendication politique. Mais comme l’expose cette pièce où l’immersion amène à considérer le labeur conceptuel, technique et physique nécessaire pour fabriquer une pièce de danse, il apparaît aussi que « l’œuvre d’art qu’on regarde, c’est quelqu’un au travail à l’instant T », comme le souligne Catherine Meneret, directrice adjointe du Centre chorégraphique national de Caen en Normandie.

Le secteur de la danse fait pleinement partie du monde du travail et si le sujet émerge jusque dans la thématique des œuvres, c’est justement que le rapport au travail est devenu un questionnement sociétal majeur. Dégradation de l’environnement, développements technologiques rapides, conciliation des temps de vie, santé mentale : en juin 2023, le Conseil économique social et environnemental constate un bouleversement en cours. Un dossier de l’édition de cet automne du magazine La Scène fait de son côté état d’une « perte d’attractivité » des emplois culturels en France – un phénomène qui n’épargne pas le secteur chorégraphique. Au contraire, il semble révéler à la fois des tensions anciennes et des envies émergentes chez les travailleurs et travailleuses de la danse.

Karima El Amrani, danseuse et chorégraphe indépendante, parle de « clash, soit générationnel, soit de mentalité ». Créatrice du cycle de rencontres En Conversation, qui a pour objectif de rassembler des danseurs pour discuter de thématiques liées à la carrière, elle observe un « changement de paradigme qui arrive du fait de l’actualité ». Elle encadre un groupe de parole au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et rencontre régulièrement des jeunes en début de parcours qui expriment « beaucoup de préoccupation quant à leur avenir ». Leurs craintes sont similaires à celles décrites par la journaliste Salomé Saqué dans son livre récent Sois jeune et tais-toi : « Entre le chômage, la dégradation de la situation économique, la pandémie et l’urgence écologique, les jeunes doivent composer avec des paramètres inédits. » Pour une grande partie de la génération de danseurs qui arrivent sur le marché du travail, l’ambition, plutôt que de travailler sur des projets prestigieux ou avec des artistes renommés, « c’est, avant tout, d’être bien ensemble », observe la danseuse et chorégraphe.

Le bien-être d’équipe est également l’objectif premier de Marion Cachan, cofondatrice d’Aoza, un bureau de production spécialisé en danse contemporaine. D’abord salariée intermittente de plusieurs compagnies chorégraphiques pendant de nombreuses années, c’est l’envie d’améliorer ses conditions de travail qui l’a poussée à créer sa propre structure en 2019. Elle a également rejoint l’Association des professionnels de l’administration du spectacle, fondée pour agir sur les difficultés communes aux métiers de l’accompagnement d’artistes, telles que la solitude et l’isolement, la surcharge des tâches complexes, la non-reconnaissance de ses compétences polyvalentes ou la dévalorisation des postes, et des rémunérations trop faibles. En effet, un rapport de mai 2022 de la Cour des comptes estime « qu’à caractéristiques sociodémographiques et fonctions d’emploi identiques, les professionnels de la culture perçoivent des revenus inférieurs de 26% à ceux des autres actifs en emploi ».

Pour Catherine Meneret, il s’agit même de l’une des raisons principales pour lesquelles le secteur « commence à avoir du mal à trouver la relève chez les techniciens et administrateurs ». De plus, ces derniers, lorsqu’ils travaillent dans des structures culturelles publiques, se retrouvent souvent face à des « demandes politiques de plus en plus contradictoires », avec des missions qui tendent à s’élargir mais des moyens qui globalement diminuent. Le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, dont Catherine Meneret est l’actuelle vice-présidente, a fait circuler au printemps 2023 la pétition « N’éteignez pas les lumières sur le spectacle vivant ». Le texte pointe du doigt une crise générale du service public et précise : « comme les secteurs hospitalier, judiciaire, et éducatif… le service public de l’art et de la culture connaît lui aussi sa “crise” », avec des budgets qui « se sont asséchés » depuis une vingtaine d’années. Comment jongler avec de telles contradictions ? Catherine Meneret admet que, malheureusement, la rémunération des artistes, et notamment des danseurs, sert souvent de variable d’ajustement – un phénomène qui peut être vérifié en regardant l’historique des fiches de paie. « Les interprètes sont quasiment payés pareil qu’il y a quinze ans, dit-elle, or le coût de la vie a énormément augmenté. »

« Pourquoi le talent devient-il l’excuse suprême quand il est question de justifier une injustice ? » Karima El Amrani, danseuse et chorégraphe

C’est dans ce contexte que certains professionnels commencent à remettre en question la prédominance des notions de génie ou de talent artistique. Pourquoi devient-il « l’excuse suprême quand il est question de justifier une injustice ? » demande Karima El Amrani, qui a travaillé pour des projets « artistiquement exceptionnels, mais, par contre, humainement très difficiles ». En mûrissant, elle accepte désormais plus facilement de s’engager sur un spectacle qui lui « plaît moins » mais qu’elle a « tout autant de bonheur à danser, parce que ça a du sens à un autre endroit ». Marion Cachan a aussi été témoin de cas de collègues en situation de « surmenage », voire « à la limite du harcèlement », qui par conséquent n’avaient « qu’un seul choix, démissionner et de partir », même si le projet artistique leur plaisait.

Toutes les deux sont néanmoins assez optimistes en évoquant les avancées de ces dernières années en matière de lutte contre les violences et harcèlement sexistes et sexuels. Karima El Amrani se félicite, par exemple, de la création d’une cellule de soutien confidentiel par le Syndicat suisse romand du spectacle dans un secteur où « il est plus compliqué de savoir où se situent les limites », explique sa secrétaire générale Anne Papilloud dans le quotidien helvète Le Temps. En France, depuis 2022, le ministère de la Culture a mis en place des obligations pour les structures subventionnées. « Cela permet de comprendre l’importance des protocoles d’écoute, de gestion des conflits, et de relations dans les équipes sur ces questions-là, mais pas seulement. Ça fait réfléchir tout le monde », témoigne Marion Cachan. Une chose positive pour Karima El Amrani, qui affirme : « Il y a des discussions qui ont besoin d’émerger. »

Katie Kheriji-Watts est une travailleuse de l’art et journaliste culturelle basée à Paris. Originaire de la Californie, elle travaille à l’international depuis quinze ans dans les arts visuels, le spectacle vivant, les médias, le design et l’éducation. Elle est la créatrice et présentatrice de Points of Entry, un podcast qui cherche à réimaginer les organisations culturelles dans un monde qui change rapidement.

Dossier : « Emploi culturel : en quête d’attractivité », La Scène n° 110, septembre 2023

« En conversation » par Karima El Amrani

Sois jeune et tais-toi de Salomé Saqué
Éditions Payot, mars 2023

Aoza Production

LAPAS – L’Association des professionnels de l’administration du spectacle

Cellule de lutte contre le harcèlement et le mobbing / Syndicat suisse romand du spectacle