CN D Magazine

#3 juin 23

Faire danser les gymnastes,
un exercice périlleux ?

Laura Cappelle


La gymnastique artistique féminine brille rarement aujourd’hui par l’originalité de la danse qu’elle présente, malgré l’importance du travail chorégraphique au sol et à la poutre. À un an des Jeux olympiques de Paris, l’équipe du pôle France INSEP (L'Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance) de Vincennes cherche toutefois à accentuer la dimension artistique de ce sport, en accord avec l’évolution du règlement international et les attentes du public.

Amplitude de mouvement insuffisante : 0,1 point. Absence de fluidité, interprétation de l’exercice comme une série de pas déconnectés les uns des autres : 0,1 point. Manque d’engagement expressif en lien avec le style de la musique : de 0,1 à 0,3 point.

En gymnastique artistique féminine, ces déductions peuvent désormais coûter cher en compétition. Appliquées à l’exercice au sol – l’un des quatre agrès, avec le saut de cheval, les barres asymétriques et la poutre – elles ont été intégrées en 2022 au « code de pointage », le règlement international qui régit le calcul de la difficulté et de l’exécution de chaque passage. L’objectif ? Redonner de la valeur à la dimension artistique de ce sport olympique, dont les saisissantes acrobaties sont rarement mises en valeur par une chorégraphie de niveau similaire.

« Jusquau code précédent, cétait surtout de la grosse difficulté », explique Alisée Dal Santo, entraîneuse adjointe au pôle France INSEP depuis 2020. « Et maintenant, ils veulent retrouver ce côté artistique. Il y a beaucoup plus de recherche. »

Pour beaucoup, il s’agit d’une correction nécessaire à l’évolution récente de ce sport. L’apprentissage des bases de la gymnastique artistique féminine a longtemps été accompagnée de cours de danse, notamment dans les pays d’Europe de l’Est où les sportives possédaient une formation classique – avec pour effet des exercices sophistiqués et parfois inspirés du patrimoine chorégraphique, comme le fameux « Sacre du printemps » au sol de la gymnaste soviétique Olga Strazheva.

L’association entre danse et gymnastique s’est cependant estompée au profit d’une plus grande difficulté acrobatique. La transformation radicale du système de notation, décidée par la Fédération internationale de gymnastique en 2006, est régulièrement mise en cause : au lieu d’une note globale sur 10, chaque exercice est désormais évalué en additionnant une note de difficulté (calculée à partir de l’ensemble des éléments présentés) et une note d’exécution (sur 10). Aux derniers championnats du monde, la gymnaste britannique Jessica Gadirova a ainsi gagné l’or au sol avec une note de 14,200 (difficulté : 6,000, exécution : 8,200).

La note de difficulté n’étant pas plafonnée, les gymnastes capables d’éléments extrêmement complexes – comme la star américaine Simone Biles, qui a inventé plusieurs mouvements éponymes – partent avec une certaine avance sur les autres compétitrices. Une tendance que Grégory Milan, chorégraphe au pôle France INSEP, qualifie de « bourrine » : « elles font beaucoup de travail en force », résume-t-il.

Rare danseur de formation dans le monde de la gymnastique, Grégory Milan a mis du temps à se forger une place. « Ce n’est pas évident de se faire accepter, dit-il. Comme je ne venais pas de la gym, on ne me faisait pas confiance au début. Pourtant, on est tellement dans la même exigence que dans la danse. » Formé à l’École de danse de l’Opéra de Paris, Grégory Milan commence sa carrière au Ballet Victor Ullate à Madrid, où il croise Tamara Rojo et Lucía Lacarra, avant de devenir soliste au Ballet de Bordeaux. Sa route croise celle de la gymnastique par hasard : de retour à Saint-Étienne, sa ville natale, il rencontre une entraîneuse qui cherche un chorégraphe pour le pôle d’entraînement local. « C’était un petit peu tout ce que nous on naime pas en danse, dit-il des chorégraphies gymniques qu’il découvre à l’époque. Quelque chose de très saccadé, de très brut, un côté très géométrique. »

Arrivé au pôle INSEP de Vincennes il y a sept ans (d’abord pour la gymnastique rythmique, qui emploie des engins comme le cerceau ou les massues), Grégory Milan donne aujourd’hui des cours quotidiens aux gymnastes de haut niveau, dans une petite salle de danse non loin de leurs immenses espaces de travail sur les agrès. « Essayez de tirer vos pointes aujourd’hui, faites une exception », lançait-il début avril aux sportives alignées à la barre. Celles-ci répètent des exercices dont la base classique est mâtinée de passages spécifiques à la gymnastique. Entre deux fouettés et cabrioles, par exemple, un saut cosaque sert à préparer les sauts gymniques présents à la poutre et au sol.

« En gym, on a vraiment besoin d'avoir de la tenue de jambe, de travailler sur les écarts, la dynamique, et je trouve que Greg nous apporte vraiment ce travail de finition », explique Lucie Henna, 18 ans, qui suit les cours de Grégory Milan. « L’artistique, pour moi, cest être belle à regarder, bien bouger son corps », ajoute-t-elle, en soulignant que l’exercice au sol a quelque chose d’un spectacle. « On ne doit pas regarder que les juges, mais tout le public. »

Pourtant, Lucie Henna a dû attendre de rejoindre l’équipe senior de l’INSEP pour avoir accès à des cours de danse réguliers – un problème structurel, selon Alisée Dal Santo, qui indique qu’aucun des pôles Espoir français n’emploie un chorégraphe dédié. « Comme tout est très carré dans le code de pointage, les gymnastes ont du mal à être elles-mêmes, à se lâcher et à vivre une émotion, explique l’ancienne sportive italienne, qui s’est formée à la danse et à la comédie musicale avant de revenir au milieu du sport. On voit de très bonnes gymnastes où tout est parfait, mais c’est difficile pour elles de dégager quelque chose, parce quelles sont dans un contrôle sur tout ce quelles font. »

Plusieurs équipes ont contribué à ramener le travail artistique et chorégraphique au centre des débats, dont celle des Pays-Bas, menée par Eythora Thorsdottir et Sanne Wevers, championne olympique à la poutre en 2016. (Les exercices à la poutre sont également chorégraphiés et encourent des déductions artistiques : Grégory Milan a notamment élaboré celui de Marine Boyer, star française à cet agrès.) Aux États-Unis, la popularité de la gymnastique artistique universitaire a en outre fait bouger les lignes, avec des vidéos virales d’exercices inspirés du hip-hop ou du voguing.

Au pôle INSEP France, Alisée Dal Santo et Grégory Milan travaillent aujourd’hui à instaurer un équilibre entre recherche chorégraphique et respect des contraintes du règlement. Quitte à sortir les gymnastes et certains entraîneurs de leur zone de confort. Pour Morgane Osyssek-Reimer, Grégory Milan a ainsi imaginé un exercice sur la musique électronique de Thom Willems pour In the Middle, Somewhat Elevated, ballet de William Forsythe.

« J’ai entendu : Mais c’est quoi, cette musique ? ” », dit-il avec un petit sourire. Pourtant, les déductions prises par les juges pour le travail artistique – qui peuvent aller jusqu’à 1,6 points, en comptant la composition chorégraphique et la musicalité – ont baissé, et Morgane Osyssek-Reimer a récemment été médaillée d’argent au sol à la Coupe du monde de Tel Aviv. Un résultat encourageant à un an des Jeux olympiques de Paris, où l’équipe de France aura pour mission de briller – à la fois techniquement et artistiquement.

Laura Cappelle est une journaliste et chercheuse basée à Paris. Elle a soutenu à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 une thèse sur les processus de création chorégraphique dans les compagnies de répertoire et dirigé l'ouvrage collectif Nouvelle Histoire de la danse en Occident (Seuil, 2020). Critique de danse du Financial Times à Paris depuis 2010, elle tient également une rubrique sur le théâtre français dans le New York Times et assure depuis 2022 la direction éditoriale de CN D Magazine.

Photos © Christophe Berlet

Infos
christopheberlet.com

Colloque international Concourir ?!
du 28 au 30.09.2023
Centre national de la danse
cnd.fr