CN D Magazine

#11 février 26

Danse en psychiatrie,

libérer l’esprit par le corps 

Copélia Mainardi

Danse en psychiatrie, libérer l’esprit par le corps 


La danse peut-elle soulager les troubles psychiques ? C’est le pari du Centre hospitalier universitaire de Valvert, hôpital psychiatrique marseillais qui accueille la compagnie du chorégraphe Julien Lestel. CN D Magazine a assisté à la restitution des ateliers réalisés sur place, où patients et soignants dansent ensemble, pour adoucir les maux à travers le mouvement et expérimenter une relation plus égalitaire.

Elles sont dix au plateau, dix et autant de profils, âges et parcours de vie. En tenues amples et t-shirts colorés, elles traversent la scène en empruntant différentes trajectoires qui se croisent ou s’esquivent au rythme du Boléro de Ravel et de sa lancinante pulsation. C’est jour de spectacle au CHU de Valvert, hôpital psychiatrique situé dans le 11e arrondissement de Marseille. Dans la grande salle de conférence aux allures d’auditorium, les participantes à l’« atelier-danse » mené par Gilles Porte sont invitées à présenter une restitution du travail accompli. 

Cela fait sept ans que ce danseur de la compagnie marseillaise Julien Lestel mène deux à trois fois par mois des ateliers ici. « Cette journée, c’est comme une fête qui célèbre tout ce que nous avons partagé », dit-il en souriant, ému. Sa pratique est proche de la danse-thérapie, qui utilise le mouvement dansé comme moyen d’expression, de communication et de soin. Cette discipline héritière de la danse moderne au début du XXe siècle en Occident – dont les danses libres des Américaines Loïe Fuller, Isadora Duncan et les théories du Hongrois Rudolf Laban – puis, dans les années 1980, des ateliers de l’Américaine Anna Halprin, avec des malades du cancer et du sida, est de plus en plus encadrée. 

Même s’il n’existe pas à ce jour de diplôme d’État officiel, un diplôme reconnu dans le champ du soin ou du social est quasi indispensable pour être recruté en institution médicale ou médico-sociale. Le cadre est plus souple dans un contexte libéral ou associatif, mais une formation solide est attendue, dispensée par des instituts privés spécialisés (Free Dance Song et Atelier du Geste Rythmé à Paris) ou des universités (Master à Paris Cité). Dans ses ateliers, Julien Lestel en mobilise en tout cas les principes fondamentaux. « J’y intègre différentes techniques mêlant danse contemporaine et gestes du quotidien, explique celui qui a d’abord été formé à la danse classique. Il s’agit avant tout de mettre le corps en mouvement, de se servir de la danse comme support de nos émotions. » 

Une mobilisation soutenue du corps, souvent délaissé lors de consultations psychiatriques davantage centrées sur l’état psychique du patient, pour ouvrir un autre champ des possibles : c’est ce à quoi Lise Couzinier œuvre depuis près de quinze ans, en sollicitant des intervenants de différentes disciplines pour faire une place à l’art à l’hôpital – et notamment à la danse, qui permet un déchargement des tensions nerveuses bienvenu. « J’occupe une position un peu à part, qui échappe au rapport soignant-soigné, explique cette responsable des affaires culturelles à Valvert. Depuis le temps, je connais bien les patients, qui me font confiance : à l’occasion d’une pause-clope, ou à la sortie du foot, je parviens régulièrement à les convaincre d’essayer. » Le groupe a compté jusqu’à quarante personnes, patients et équipes soignantes confondus : d’une énergie communicative, Lise Couzinier est la première à montrer l’exemple.

Le programme de l’après-midi comporte un premier atelier en forme d’échauffement, suivi de la chorégraphie du Boléro de Ravel. Les participants effectuent ensuite un second exercice sur la musique entraînante de l’opéra Carmen de Bizet : des traversées du plateau interrompues quand l’intervenant tape dans ses mains. À la sortie, un goûter réunit les équipes, d’autres patients et certains proches des participants venus pour l’occasion.

« Peu importe finalement qu’on ne sache pas vraiment danser. J’ai regretté de ne pas avoir essayé plus tôt ! »  Mathilde

Hospitalisée depuis plusieurs mois, Mathilde se dit « rechargée ». « Je suis quelqu’un de très stressée, qui mentalise tout, mais là, j’ai complètement lâché prise », reconnaît-elle. Pourtant très peu tactile et entretenant une relation conflictuelle à son propre corps, la jeune femme de 32 ans a particulièrement apprécié les exercices de contact physique. « J’ai senti une bienveillance qui m’a tout de suite rassurée. Qu’il y ait beaucoup de femmes de plusieurs générations, que tout le monde puisse venir comme il est… Peu importe finalement qu’on ne sache pas vraiment danser. J’ai regretté de ne pas avoir essayé plus tôt ! »

Secrétaires médicaux, infirmiers, médecins : les équipes aussi se jettent à l’eau. « C’était un vrai défi pour moi, qui n’ai aucune pratique de la danse, confie Stéphanie Toy-Riont, psychiatre et cheffe de service d’une unité d’hospitalisation à temps plein. Il me semblait très intéressant d’être confrontée aux mêmes contraintes que mes patients, de surmonter moi aussi ma crainte de mal faire. Qu’ils constatent les difficultés que l’exercice peut aussi entraîner chez nous a créé confiance et complicité, loin du rapport hiérarchique induit par nos positions. » Cette relation plus horizontale permet ensuite en consultation de mettre d’autres mots sur certains ressentis et favorise la sortie d’états émotionnels bloqués. 

Jeune patiente de 25 ans, Caroline confirme : « Que les médecins participent, ça casse la barrière. » C’est sans doute parce que la danse proposée par cette compagnie, centrée sur une gestuelle fluide et sans retenue, autorise une forme de lâcher-prise qui manque à une grande majorité de patients, qu’elle comporte de réels bénéfices thérapeutiques : « Tout le monde devrait avoir le droit d’être libre et de bouger comme il l’entend, plaide Frédérique, une patiente au bord des larmes à la sortie d’un atelier qui l’a visiblement émue. Je suis fatiguée et très mal dans ma peau mais ici je me sens à l’aise : c’est libérateur, abordable et sans jugement. » 

Infirmière en hôpital de jour à Aubagne, à une douzaine de kilomètres de là, Sabine Comiti a pris sa retraite au printemps mais elle tenait à faire partie de la restitution pour clôturer cette aventure qui l’a occupée plusieurs années durant. Pour que ses patients ne ratent pas ce rendez-vous incontournable, elle les y conduisait en mini-bus. « Sur le trajet du retour, on sentait une fierté et un réel plaisir, se souvient-elle. J’ai notamment constaté combien certains patients autistes qui rencontraient des difficultés à toucher et être touchés se défoulaient dans l’exercice. En levant certaines barrières, la danse remet en confiance et renarcissise. » 

Le groupe de participants présent lors de cette restitution finale n’est pas représentatif de la fréquentation moyenne de l’atelier, ce dispositif de représentation ayant peut-être, d’après certains encadrants, démotivé ceux qui sont réfractaires à toute idée de pression. C’est au contraire cet objectif qui a motivé Caroline. « Comme les spectacles de fin d’année quand on était petits : avoir un but, ça peut aider ! » Cette patiente avoue trouver parfois le temps bien long, et voir dans ces propositions une occupation salutaire. « Là, au moment où je vous parle, je suis bien dans mon corps. Du coup, aujourd’hui, c’est une bonne journée. » 

Copélia Mainardi est journaliste. Elle collabore avec différents médias comme Télérama, Libération, Le Monde diplomatique ou France Culture, pour des reportages, des enquêtes ou des documentaires. Après une formation universitaire en Littératures modernes, elle est passée par France Culture, l’émission « 28 minutes » d’Arte et le service culture de Marianne. Elle suit de près l’actualité culturelle, notamment littéraire et scénique.

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