#11 février 26
Moving Balkans, une dynamique régionale pour la danse contemporaine
Claudine Colozzi
La première édition de Moving Balkans à Ljubljana © Žiga Koritnik
En 2024 naît Moving Balkans, une plateforme financée par l’Union européenne qui met en réseau les chorégraphes des pays balkaniques et œuvre pour leur rayonnement à l’international. Teja Reba, directrice du projet basée à Ljubljana, en expose les enjeux et les défis : relier, soutenir et promouvoir la danse au sein d’un territoire aussi dynamique qu’hétérogène.
Pourquoi avoir créé Moving Balkans ?
Teja Reba : Moving Balkans est une plateforme de danse contemporaine créée début 2024 dont l’objectif est de donner plus de visibilité au travail chorégraphique dans les Balkans et de renforcer la coopération dans ce territoire, pour que cette scène soit plus compétitive au niveau européen. La plateforme réunit des professionnels du mouvement (festivals, centres de danse, programmateurs) afin de créer un réseau durable. Ce n’est pas la première initiative de ce type : il y a déjà eu plusieurs tentatives qui, malheureusement, en raison de contraintes financières, n’ont pas réussi à construire une stabilité à long terme.
Par ailleurs, au niveau de la mise en réseau des initiatives issues de l’ex-Yougoslavie [actuels Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténégro, Serbie et Slovénie ndlr.], d’autres projets sont menés en parallèle depuis plusieurs années. Moving Balkans a donc pour fonction de connecter ces dynamiques existantes et de les faire évoluer, en proposant une nouvelle étape de structuration et de développement.
À quelle ambition cela répondait-il ?
T.R. : Mettre en valeur un écosystème dynamique, favoriser la mobilité des artistes, proposer des showcases, des ateliers et des actions de renforcement des compétences, et ainsi favoriser les échanges entre les pays balkaniques et au-delà. Le projet vise aussi à construire une scène plus connectée, solidaire et visible sur la carte européenne. Le projet est co-financé par l’Union européenne, notamment via Creative Europe [programme piloté par la Commission européenne qui œuvre pour la diversité culturelle en Europe] et par des fonds locaux et nationaux alloués aux onze partenaires.
« Ces scènes sont souvent très ouvertes à l’expérimentation et au dialogue interculturel »
Comment pourriez-vous décrire le paysage de la danse contemporaine dans les Balkans ?
T.R. : Il se caractérise par une grande diversité de pratiques et de voix, avec une forte présence d’initiatives indépendantes, des festivals, des collectifs et des structures qui défendent la liberté artistique. Ces scènes sont souvent très ouvertes à l’expérimentation et au dialogue interculturel, tout en cherchant à renforcer leur infrastructure professionnelle.
Des similitudes existent-elles entre les différents pays de cette zone géographique ?
T.R. : Oui, plusieurs pays partagent des défis communs, comme le besoin d’une plus grande mobilité artistique, de visibilité à l’international, et de coopération structurée dans un contexte où les réseaux indépendants jouent un rôle pivot. Le secteur est fortement précarisé, le soutien institutionnel est insuffisant et, dans certains contextes, il n’existe presque pas de financements publics pour ce domaine artistique. Les conditions de travail sont intenables, ce qui pousse de nombreux créateurs à partir travailler à l’étranger.
Gibanica workshop © Amadeja Smrekar
Certaines esthétiques prédominent-elles ?
T.R. : Il n’y a évidemment pas d’esthétique unique « balkanique ». Ce qui ressort surtout, c’est une grande variété de langages chorégraphiques, avec des œuvres qui explorent des formes contemporaines diverses. Selon les ressources financières des pays et la façon dont les idées circulent, on observe aussi des types de productions très différents. Dans certains contextes émergent des formes classiques et narratives, dans d’autres des approches plus expérimentales. Beaucoup de spectacles sont de petit format (solos, duos, avec peu de décor). Je dirais qu’il existe un potentiel important qui, en raison d’un financement public extrêmement faible, se traduit parfois par un certain manque de moyens et un déficit de structuration des dispositifs de soutien tout au long de la chaîne de création.
La Grèce se distingue grâce à une fondation privée forte qui assure un soutien continu au développement du secteur. Dans tous les cas, cet environnement, même insuffisamment structuré, peut ouvrir des espaces de réinvention pour des partenaires internationaux : avec une vision claire et un soutien adéquat, beaucoup de choses sont possibles. Il est nécessaire de changer de perspective et de commencer à mieux intégrer les voix issues de la périphérie européenne. En raison de sa dette coloniale, l’Europe s’est tournée vers d’autres territoires, laissant de côté une grande partie de son propre « Sud ». Il conviendrait de s’intéresser davantage à ce qui se développe hors des circuits établis, et de considérer ces espaces comme des lieux de production de sens, de formes et de modèles alternatifs.
Comment choisissez-vous les projets ou initiatives soutenus par Moving Balkans ?
T.R. : Nous procédons via des appels ouverts diffusés à travers les réseaux de tous les partenaires. Par exemple, pour les showcases, dix œuvres chorégraphiques et six brèves présentations de projets (Dance Scape) sont sélectionnés par le conseil artistique sur la base d’une candidature répondant à des critères d’éligibilité.
Quelles actions avez-vous déjà mises en place ?
T.R. : La première édition du Moving Balkans Contemporary Dance Showcase a eu lieu en mai 2025 à Ljubljana (Slovénie), Rijeka et Zagreb (Croatie), réunissant une sélection de pièces contemporaines provenant de nombreux pays balkaniques et offrant également des espaces de rencontre et d’échange pour artistes et professionnels. La deuxième édition du showcase est prévue en mai 2026 à Novi Sad (Serbie). Nous avons également organisé deux ateliers internationaux : l’un destiné à de jeunes danseurs à Skopje (Macédoine du Nord) et l’autre à de jeunes chorégraphes à Bucarest (Roumanie). Un troisième atelier va suivre, cette fois-ci à Sofia (Bulgarie), destiné à de jeunes producteurs, avec des objectifs similaires. Nous faisons aussi des coproductions de nouvelles pièces. Celles-ci ont été conçues dans l’optique de favoriser des actions communes plus concrètes entre deux ou plusieurs partenaires, avec pour objectif de faire de rencontrer des créateurs de différents pays et de leur offrir de nouvelles opportunités de travail dans un contexte international.
Quel premier bilan tirez-vous ?
T.R. : Le projet a déjà montré que la coopération régionale est possible et productive : la première édition a réuni des artistes de différentes cultures balkaniques, attiré des publics locaux et internationaux, et servi de tremplin pour des œuvres susceptibles de circuler dans tout le réseau.
Comment vous projetez-vous dans les années à venir ?
T.R. : Il y a une volonté d’ancrage régional et de croissance progressive de la plateforme. Nous préparons une nouvelle candidature au programme Creative Europe, ainsi que le développement de partenariats locaux, régionaux et internationaux. Nous souhaitons également renforcer notre travail de plaidoyer dans les contextes où la danse contemporaine est encore peu intégrée dans les politiques culturelles et encourager la diplomatie culturelle entre les pays.
Au milieu des années 1990, encore étudiante à l’École Supérieure de Journalisme de Lille, Claudine Colozzi effectue un stage à la revue Les Saisons de la danse où elle apprend à aiguiser son regard critique. Journaliste en presse magazine, formatrice, elle traite de sujets très variés, notamment autour de la thématique du handicap. Elle continue de nourrir sa curiosité inépuisable pour la danse en écrivant pour des sites comme Danses avec la plume ou Coups d’œil. Elle est l’autrice d’ouvrages documentaires pour la jeunesse dont L’Encyclo de la danse (Gründ), Dans les coulisses de l’Opéra, La danse classique et Passion hip-hop (Nathan), Une danseuse ne porte pas de lunettes (Kaléidoscope).
Canal en ligne 2026
disponible le 16 mars
en savoir +Moving Balkans Contemporary Dance Showcase 2026 vol#2.
du 13 au 16 mai
à Novi Sad, Serbia
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