#11 février 26
Chorégraphes sous pression : quand l’échec est tabou
Robin Lamothe
Quelles conséquences une pièce ratée peut-elle avoir sur le parcours d’un chorégraphe ? Alors que les financements se raréfient, la moindre défaillance est synonyme de risque majeur pour les compagnies et les lieux. CN D Magazine a interrogé chorégraphes et professionnels de la danse sur leur perception de l’échec, un impensé du champ chorégraphique contemporain, révélateur des fragilités et des inégalités qui le traversent.
À 4 ans, dans un cours de danse en Bourgogne, la chorégraphe Soraya Thomas vit ce qu’elle appelle aujourd’hui son « premier échec ». La petite fille franco-mauricienne se souvient moins des pas de bourrée que du regard appuyé de la professeure, un mélange d’étonnement et de condescendance devant un corps qui ne cadrait pas. « Le milieu de la danse n’est pas un espace hospitalier » précise la danseuse. Dans ce même studio, elle découvre autre chose, qui la suivra tout son parcours : en danse, on n’apprend qu’en échouant. La technique se forge dans les pirouettes tombées, les équilibres perdus, les muscles récalcitrants. L’erreur y est une méthode, presque une partenaire de travail.
Écoles professionnelles et conservatoires enseignent la danse par la répétition des erreurs, mais trient aussi les corps par ce qu’ils considèrent comme des écarts. L’apprentissage installe parfois un rapport précoce à l’échec comme disqualification. Pour beaucoup d’artistes, l’échec a commencé avec un premier relevé tremblant, un commentaire blessant, un « tu n’es pas fait pour ça ». Mais dès la sortie de l’école, l’échec cesse d’être pensé comme une étape nécessaire pour devenir un risque.
Soraya Thomas l’apprend à ses dépens en présentant, en 2015, Barry n’est pas complètement blanc à La Réunion. Ce trio avec lequel elle compte lancer sa carrière ne décolle pas, sans qu’elle puisse vraiment comprendre pourquoi. « Des applaudissements timides, comparé à une standing ovation, vaut-il échec ? », interroge-t-elle. Une pièce jugée « ratée » se matérialise souvent par un ensemble de symptômes flous : salles clairsemées, critiques tièdes, dossiers de subvention refusés ou calendrier de diffusion en berne. Et face au désintérêt des programmateurs de théâtres, les chorégraphes n’ont pas toujours d’explication claire.
Pour Jessica Fouché, les institutions culturelles qui enjoignent le secteur à toujours plus « oser » et « innover » ne mesurent par les conséquences de ces prises de risques : « On encourage les artistes à être audacieux, mais une salle à moitié vide peut devenir un argument pour remettre en question la direction artistique d’un lieu ou la pérennité d’un financement », explique la programmatrice et ancienne co-directrice des Brigittines, centre d’art dédié à la chorégraphie contemporaine à Bruxelles.
Pourtant, le fait pour une pièce de ne pas trouver son public tient parfois à peu de chose. Par exemple « quand on programme une œuvre vue en vidéo et qu’on la retrouve dans un écrin qui ne lui correspond pas » ajoute Jessica Fouché. Un simple rendez-vous manqué peut, alors, coûter cher aux artistes, surtout les plus précaires. Dans le contexte actuel de raréfaction des financements publics pour la culture, les chorégraphes cumulant les casquettes et activités peu rémunératrices (ateliers, médiation, administration) voient le temps consacré à la recherche artistique amputé. Ce qui pousse certains à tout arrêter.
Peu après l’épidémie de COVID, la santé de Benjamin Coyle a craqué. « This is it. » Cette phrase concluait La Séance en 2021, sa dernière création. « C’était prémonitoire, lâche le chorégraphe de 35 ans. L’échec a été pour moi un surmenage nerveux, un corps qui devient machine. » En difficulté financière et face à ce qu’il nomme « une violence institutionnelle », le germano-anglais installé à Berlin embrasse une nouvelle voie, l’ergothérapie, une pratique qui accompagne les personnes en souffrance physique, psychique ou sociale pour s’autonomiser par les gestes du quotidien. Si la trace de cet arrêt est toujours inscrite dans sa chair, comme « une peur souterraine, toujours présente », il célèbre aujourd’hui les « petites réussites » quotidiennes que ne lui permettait plus la danse.
« On encourage les artistes à être audacieux, mais une salle à moitié vide peut devenir un argument pour remettre en question la direction artistique d’un lieu ou la pérennité d’un financement » Jessica Fouché
Le Collectif ÈS, composé d’Émilie Szikora, Jeremy Martinez et Sidonie Duret, aujourd’hui à la co-direction du CCN d’Orléans, décrit l’échec comme une matière mouvante. Pour Émilie Szikora, il surgit en 2018 lorsqu’une aide à la structuration est refusée : « Ça a mis en tension toute notre économie. » Pour Jeremy Martinez, il commence dans le corps : « La première blessure aux mollets, c’est le moment où tu comprends que tu vieillis. » Pour Sidonie Duret, il peut apparaître dans la relation : « Travailler à trois, c’est espérer une symbiose. Mais parfois, aucun accord ne vient. Là, oui, il peut y avoir échec. » Jeremy Martinez évoque les difficultés pour « vendre » leur pièce Fiasco, créée en 2023 : « Un programmateur a refusé de la présenter simplement parce qu’il n’aimait pas le titre. Ce n’était pas assez vendeur. »
Force est de constater que l’échec n’a pas le même poids selon qui l’on est et d’où l’on vient. En témoigne Soraya Thomas : « Lorsque je présente mon travail en métropole, je ressens un échec au moment de sa promotion, non pas en raison de son contenu, mais en raison du regard porté sur l’écriture ultramarine, souvent teinté de condescendance, ou d’une écoute orientée par leurs attentes. » La danse n’échappe pas au constat du célèbre sociologue Pierre Bourdieu, qui explique dans La Noblesse d’État (1989) que l’échec est un privilège social. Certains artistes peuvent rater sans perdre leur place, comme les hommes blancs cisgenres reconnus et inscrits dans des réseaux légitimés, quand ceux qui n’entrent pas dans cette norme sont sommés d’être irréprochables. Soraya Thomas poursuit : « Mon échec n’a jamais été technique, ajoute-t-elle. Il a toujours été lié à la manière dont mon corps est perçu, ainsi qu’au territoire auquel il est associé. »
La philosophe Judith Butler rappelle dans Vie Précaire (2005) que la vulnérabilité n’est jamais individuelle. Elle est produite, distribuée et renforcée par les cadres sociaux et politiques qui définissent ce qui mérite d’être protégé et ce qui peut être exposé au risque. Le champ chorégraphique en est une illustration directe. Certaines fragilités y sont acceptées, voire valorisées : l’expérimentation, le doute, l’errance, tant qu’elles restent symboliques ou esthétiques. Les fragilités plus concrètes sont au contraire disqualifiées : l’incertitude économique, les trajectoires territoriales éloignées des centres, les parcours marqués par la précarité.
L’échec n’est plus un moment du travail ni un outil de recherche, mais un critère de tri pour distinguer celles et ceux qui peuvent continuer de chercher de celles et ceux qui ne peuvent pas se permettre de tomber. La danse pourrait redevenir ce qu’elle sait être : un art du déséquilibre, de l’esquive, du pas encore. Un espace où la fragilité n’est pas un défaut mais une manière de se tenir. Car ce n’est pas la chute qui menace la danse aujourd’hui. C’est la peur de tomber.
Formé au CNSMD de Lyon, Robin Lamothe a été interprète et chorégraphe avant de devenir responsable de développement, curateur, administrateur et consultant. Directeur du Pôle Culturel de Chirongui à Mayotte, il a notamment coopéré avec des Centres Chorégraphiques Nationaux, des scènes conventionnées, en France métropolitaine, à Mayotte et la Réunion, dans des réseaux diplomatiques et au sein de réseaux de coopérations européennes. Également auteur et critique de danse, il collabore avec Springback Magazine, Dance Context Webzine et Mouvement.
Carrières en mouvement :
transitions professionnelles et reconversion
Cycle de webinaires organisé par le Centre national de la danse
le 26 mars et le 2 juillet en ligne
en savoir +La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps
Pierre Bourdieu, Paris, Éditions de Minuit, 1989.Vie Précaire
Les pouvoirs du deuil et de la violence
après le 11 septembre 2001
Judith Butler, Éditions Amsterdam, 2005.Danser : enquête sur les coulisses d'une vocation
Pierre-Emmanuel Sorignet, Paris, Éditions de la Découverte, 2012.