#13 octobre 26
Ben Duke, celui qui bousculait les classiques
Emily May
Paradise Lost, Ben Duke © Danilo Moreno
Connu pour ses spectacles où théâtre et danse ne font qu’un, le britannique Ben Duke présente cet automne son travail au Théâtre de la Ville, à l’occasion d’un grand focus. Le chorégraphe raconte sa volonté d’incarner les classiques de la littérature, à travers des mises en scène où l’ironie et l’absurde côtoient le tragique.
Chorégraphe ? « Ce n’est pas vraiment ce que je fais », lâche Ben Duke, au volant de sa voiture, lors d’une conversation hachée sur Zoom. « Je n’ai pas non plus l’impression d’être un metteur en scène », confie-t-il. Depuis peu, le Britannique revendique le titre d’« homme de théâtre », qui convient sûrement mieux à son style éclectique. Ces dix dernières années, l’artiste s’est fait connaître grâce à des spectacles qui mêlent mouvement, texte parlé et comédie, avec sa compagnie, Lost Dog, mais aussi des grandes troupes comme le Rambert Ballet.
Diplômé de littérature britannique à l’université de Newcastle, avant d’être admis à la Guildford School of Acting et à la London Contemporary Dance School, Ben Duke s’est fait un nom en dépoussiérant les classiques. En 2016, il présente un one-man-show inspiré de Paradise Lost de John Milton, puis dévoile en 2020 un duo décalé d’après la célèbre tragédie de Shakespeare intitulé Juliet and Romeo, une version où les amants ont échappé à la mort, sont frappés par la crise de la quarantaine et suivent une thérapie de couple. En 2023, Ruination, présenté au Royal Opera House et à la biennale de la Danse à Venise en 2024, réinventait le mythe de Médée, offrant à l’infanticide un procès équitable.
Ben Duke, Ruination
© Camilla Greenwell
« Je suis attiré par les histoires que tout le monde connaît », dit-il, ajoutant qu’il se permet de « malmener un peu » ces récits que le public connaît par cœur. Si d’autres chorégraphes contemporains, comme Crystal Pite, intègrent du texte en diffusant un enregistrement audio synchronisé avec les mouvements des danseurs, les interprètes de Ben Duke dansent et parlent en même temps. « Le corps parlant est le corps dansant : je ne sépare pas les acteurs des danseurs », explique-t-il. Une manière de retrouver une forme de corporalité théâtrale, disparue quand les mots des dramaturges se sont figés sur le papier : « la littérature menace constamment de nous enfermer dans nos têtes », dit-il, « mais le théâtre [de Shakespeare] était un art incarné. Si aujourd’hui il ne nous en reste que les mots, je veux y réinjecter de la physicalité ».
Cet automne, le public parisien découvrira le talent de Ben Duke pour « malmener » les classiques. Il sera le premier chorégraphe britannique à qui le Théâtre de la Ville consacre une partie de sa saison (de septembre à novembre) ; il présentera plusieurs spectacles, dont The Last Hamlet, créé au Festival d’Avignon en juillet dernier.
Dans cette création, le britannique retourne sur scène, après une longue période consacrée à transmettre ses rôles. Accompagné de deux autres danseurs, il interroge l’intérêt de produire de nouvelles interprétations de la célèbre tragédie. « Hamlet est l’Everest de tout acteur », dit-il. « Il y a quelque chose de très égocentrique dans cette propension que chaque acteur blanc privilégié a de proposer sa version du rôle, malgré la saturation des réinterprétations. » L’occasion de porter un regard critique sur sa propre position de pouvoir dans le champ artistique et d’interroger la nécessité de laisser la place à une nouvelle génération.
Car s’il invite Emily Terndrup et Liam Francis, deux artistes complices, à présenter leur travail à ses côtés, Ben Duke saisit toute l’ironie de présenter, lui aussi, une réinterprétation des fameux soliloques d’Hamlet. « Je ne veux pas quitter la scène », dit-il, « je veux continuer à faire ce que j’aime ».
Ben Duke, The Last Hamlet
© Nora Houguenade
La danse de The Last Hamlet, comme dans beaucoup d’autres pièces de Ben Duke, s’appuie sur des techniques de la danse-contact et de l’improvisation. « Le toucher est très important, il y a beaucoup de moments où on est comme porté, tenu dans les bras », explique-t-il. Dans The Last Hamlet, le contact physique contraste avec la solitude du personnage original, qui se parle à lui-même. « Il représente un isolement masculin qu’on cultive. Les hommes sont seuls, se considèrent comme tels, ou sont élevés par des pères avec lesquels ils ont peu de contact physique. »
Ben Duke remarque qu’en France on perçoit son style, la « danse-théâtre avec un récit », comme quelque chose de typiquement britannique. « Peut-être qu’il y a une forme d’héritage de DV8 là-dedans », interroge-t-il, en mentionnant la compagnie pionnière de la danse-théâtre, fondée par Lloyd Newson, Nigel Charnock et Michelle Richecoeur en 1986. Il remarque également que le public français « s’intéresse beaucoup à l’emploi de l’humour », qu’il juge indissociable de la tragédie.
L’humour de Ben Duke est souvent irrévérencieux et plein d’autodérision : dans The Last Hamlet, il prétend confondre Hamlet et Le Roi lion, et dans Paradise Lost, il moque un de ses rêves de jeunesse : changer le monde grâce à la danse contemporaine. « Ça repose sur le plaisir de la dérision… sur ces choses ridicules qui nous empêchent de nous prendre trop au sérieux », dit-il à propos de l’humour anglais. Il aime toutefois la capacité des Français « à se prendre au sérieux ». « J’adore les moments d’échange après le spectacle : les gens n’ont pas honte de tenir des propos intellectuels ou philosophiques. On a du mal à faire ça au Royaume-Uni. »
Ben Duke a souvent collaboré avec des interprètes français, comme Solène Weinachter et Jean-Daniel Broussé, dont les travaux ont été présentés au Théâtre de la Ville ces deux dernières années. « À chaque séjour en France, j’ai envie de rester plus longtemps », dit-il. Sera-t-il un jour tenté de « malmener » les grands classiques de la littérature française ? « Ça me mettrait mal à l’aise », dit-il, en admettant, un peu gêné, que son niveau de français n’est pas suffisant. « Mais cela dit, il y a beaucoup d’humour chez Molière, du sérieux, et peut-être un autre style de ridicule… »
Il y aura peut-être un Tartuffe version Ben Duke à l’avenir… Quelle que soit la source de son prochain spectacle, la mise en scène promet d’être très différente de la précédente. « Je veux vraiment [trouver] un système, ou des règles, pour définir à quel moment le texte laisse place au mouvement, et inversement », dit-il. « Je reste convaincu que ce processus repose sur l’instinct. Chaque adaptation à laquelle je m’attèle est différente en ce sens. »
Emily May est une éditrice et autrice britannique basée à Berlin. Formée à la danse au Trinity Laban Conservatoire de Londres, elle contribue régulièrement à des publications comme The Times Literary Supplement, The New York Times, The Financial Times, Frieze, et ArtReview. Elle assure l’édition en anglais des articles de CN D Magazine.
Focus Ben Duke
du 22 septembre au 21 novembre au Théâtre de la Ville à ParisJuliet and Romeo
Chorégraphie : Ben Duke
du 24 au 28 octobre à Les Abbesses
avec le Théâtre de la Ville de ParisParadise Lost
Chorégraphie : Ben Duke
du 10 au 15 novembre à Les Abbesses
avec le Théâtre de la Ville de ParisLost Dog Dance
en savoir +
Embodied literature: an interview with Ben Duke
par Emily May pour Springback Magazine, février 2022.
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