#13 octobre 26
nora chipaumire, préférer l’expérience à la théorie
Belinda Mathieu
Portfolio
Christophe Berlet
Carte Blanche nora chipaumire / nhereraHUB, carte noire © Christophe Berlet
En septembre la chorégraphe globe-trotteuse nora chipaumire investissait la Ménagerie de verre à Paris à l’occasion d’une « carte noire », composée de plusieurs spectacles et événements, pour partager sa vision collective, décoloniale et pluridisciplinaire de l’art chorégraphique. Retour en paroles et images sur son passage.
Le « Live Art » comme colonne vertébrale
«"Live art" est la manière dont je définis mon travail. Ce terme désigne une tension, une vibration, une fréquence, un champ énergétique entre les corps et les objets. C’est une démarche qui consiste à prendre conscience que notre corps est un organisme vivant, qu’il existe dans le temps, l’espace et la géographie. Il permet de se positionner, avec plus d’humilité, par rapport au reste du monde. La musique y joue un rôle très important et je la conçois comme une matière indissociable du corps : c’est à la fois un produit du corps et le corps lui-même. Pour chanter, il faut comprendre son plancher pelvien, ses poumons, son larynx, son visage… Le « live art » est aussi une manière de prendre soin les uns des autres et de dissiper l’indifférence. »
De nhereraHUB à La Ménagerie de verre
« Le nhereraHUB, l’espace de travail à mes équipes et moi, a été inauguré il y a cinq ans à Harare, au Zimbabwe. Dans ce lieu, nous avons accueilli des chercheurs, des artistes et nous avons pu soutenir leurs réflexions. Il est vraiment la preuve que les artistes peuvent s’entraider et s’épanouir mutuellement. C’est un petit espace, qui dispose d’un studio d’enregistrement et d’une bibliothèque…. Nous ne souhaitons pas l’agrandir ; c’est la condition, je crois, pour que les échanges restent profonds et ne soient pas précipités. J’ai envie que ce lieu continue à me permettre de prendre soin de moi et des autres.
Faire cette « carte noire » à La Ménagerie de verre, un lieu dédié aux danseurs, me ramène à des contextes que j’occupe de plus en plus rarement. C’est un beau retour aux sources ! En vieillissant, j’ai de moins en moins envie de fréquenter ces "temples" institutionnels, mais davantage des endroits hors des sentiers battus. Je dois toutefois avouer qu’il y a toujours un besoin pour ces espaces propres et bien éclairés ! Interroger la pertinence de certaines institutions est pertinent, mais je reste persuadée qu’on peut travailler dans plusieurs directions, tout ouvrant ce type de lieu à d’autres publics. »
En passant par l’École des Sables
« Depuis 2005, quand Germaine Acogny m’a invitée à enseigner à l’École des Sables, je me rends régulièrement à Toubab Dialo. J’ai, au fil de mes séjours d’enseignement là-bas, tissé des liens avec les femmes de la communauté lébou, qui font partie de l’école et vivent dans le village voisin. Je me suis intéressée à la manière dont les femmes sont les gardiennes d’une culture et d’un mode de chant très délicat et propre à des communautés telles que la leur. Nous travaillons en surmontant les barrières linguistiques, en passant du wolof au français sénégalais et à l’anglais, mais nous avons trouvé le moyen d’être avant tout des sœurs. J’aime notre relation informelle, solidaire et un peu décalée. Voilà ce qui a motivé la création de Les Femmes africaines (sœurs, épouses, mères, artistes), où nous jouons de la musique et chantons ensemble. J’espère que ce dialogue entre le Zimbabwe et le Sénégal continuera d’évoluer ! »
Devoir de mémoire
« Ce n’est pas parce qu’il est inconfortable de parler de colonisation et d’esclavage que ces faits n’existent pas. Les crimes historiques restent des crimes historiques, et nous devons y faire face. Certains ont été abordés sans détours, qu’il s’agisse de la Shoah ou des crimes commis pendant les guerres de Yougoslavie. Nous devons nous sentir tout autant concernés par ce qu’il se passe au Congo et au Soudan par exemple. Nous devons avoir le courage de considérer sur le même plan tous les actes commis par l’humanité, car des générations entières subissent encore aujourd’hui les répercussions de ces actes. »
Partager les savoirs
« Cette carte noire à la Ménagerie de verre comprend aussi plusieurs workshops, et partager le travail est au centre de ma démarche. J’aborde toujours mes ateliers comme une occasion de réfléchir ensemble. Bien sûr, j’ai un avis sur la manière de concevoir le temps, le poids, le mouvement, le rapport à la lumière, à l’espace, aux autres êtres humains ou aux objets… Mais je suis convaincue qu’il est plus facile d’y réfléchir en tant que communauté ! Et je souhaite privilégier l’expérience plutôt que la théorie. Dans ce processus de partage des savoirs, je m’engage à réfléchir à la question suivante : comment pouvons-nous créer des corps pour les XXIe et XXIIe siècles, qui soient moins encombrés, moins alourdis par les histoires et les mauvais comportements de nos ancêtres ? »
Propos recueillis par Belinda Mathieu.
Christophe Berlet est un photographe franco-thaï basé à Paris. Autodidacte, il développe depuis plus de vingt ans une pratique professionnelle au croisement de la mode, du sport et de la culture. Il considère la photographie comme un moyen de se relier aux autres, d’explorer ce qui les anime, leurs gestes, leurs élans, leurs histoires. Cette attention à l’humain, au mouvement et au corps trouve un écho dans sa propre pratique du sport, intimement liée à sa manière de photographier. Aujourd’hui, il approfondit une démarche plus personnelle à travers des projets au long cours, où il interroge ses origines, son besoin d’ancrage. En allant à la rencontre des autres, il cherche aussi à mieux se comprendre lui-même.
Journaliste et critique spécialisée en danse, Belinda Mathieu travaille pour plusieurs titres (Télérama, Trois Couleurs, Sceneweb). Elle est diplômée de Lettres Modernes (Université Paris-Sorbonne), de journalisme (ISCPA) et d’un Master au département danse de l’Université Paris VIII. Elle assure la direction éditoriale de CN D Magazine.
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nora chipaumire
du 30 septembre au 18 octobre 2026 au Wereldmuseum, Rotterdamgadzi—a Paris chapter
nora chipaumire
du 17 au 19 décembre à la Fondation Cartier pour l'art contemporain
dans le cadre du Festival d’Automne à ParisUne Vie d’artiste – Les corps se soulèvent avec la performeuse Nora Chipaumire Radio France, 2019
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