#13 octobre 26
Michael Turinsky, la vulnérabilité comme puissance politique
Claudine Colozzi
Michael Turinsky, Work Body © Michael Loizenbauer
Il fait de son propre corps un lieu d’expérimentation. Le chorégraphe et théoricien autrichien Michael Turinsky revendique sur scène une démarche physique et politique qu’il nomme « crip choreography ». Dans le solo Precarious Moves, présenté en novembre à la MC93 de Bobigny dans le cadre de plan D, la programmation hors-les-murs du CN D, il invite à interroger nos normes de mobilité, de vitesse et d’efficacité.
Sur scène, Michael Turinsky alterne déplacements en fauteuil roulant, passages au sol et position debout. Son corps cherche son chemin dans l’espace à son rythme. Chaque geste apparaît tout à la fois précis et imprévisible. Une manière singulière d’investir le mouvement, au cœur des recherches que le danseur et chorégraphe mène depuis près de vingt ans. Cet automne, il présentera Precarious Moves (2021) à la MC93 de Bobigny, un solo qui fait de la lenteur, de l’effort et de la précarité des matières chorégraphiques.
Étudiant en philosophie à l’Université de Vienne de 1998 à 2005, l’artiste de 48 ans débute la danse en 2006, quand une amie, également en fauteuil, l’invite à rejoindre un groupe d’improvisation. Cette découverte est « une façon de renouer avec un plaisir physique » qu’il a connu enfant quand il jouait dans le jardin de ses grands-parents. Il garde un souvenir puissant de cette première expérience, qu’il décrit comme une pratique « sauvage », où les corps roulent les uns sur les autres, se relèvent, recommencent. « L’expérience de cette relation très dynamique avec une autre personne m’a immédiatement saisi et intéressé, se remémore-t-il. Ne pas avoir suivi un parcours de formation dit “classique” m’a peut-être permis d’appréhender la danse avec un regard neuf ».
Michael Turinsky, Precarious Moves © Michael Loizenbauer
Michael Turinsky découvre alors la chorégraphie et commence à collaborer avec des artistes de la scène viennoise. Si l’artiste évolue au début dans l’univers de la danse inclusive – réunissant personnes avec et sans handicap –, il prend ses distances car la notion d’inclusion lui paraît encore trop souvent présupposer l’existence d’une norme à laquelle certains corps devraient pouvoir accéder. Il forge alors son propre concept de crip choreography qu’il définit en tant que personne handicapée comme « l’affirmation d’une résistance corporelle spécifique contre la normativité ».
Pourquoi certains gestes sont-ils valorisés quand d’autres sont perçus comme lents ou maladroits ? Michael Turinsky décrit ainsi sa méthode : « Je prends les formes du mouvement telles qu’elles existent, et je les réorganise en fonction de ma propre corporalité. » La crip choreography consiste précisément à déconstruire les manières normatives d’organiser le mouvement, puis à les recombiner autrement. Cette réflexion est indissociable de sa conception des rapports entre philosophie et danse. Il évoque un « tissage entre une pratique conceptuelle et une pratique du mouvement », qui permet de « réunir l’intellect, les sentiments, les émotions et les sensations corporelles ». Loin d’être un discours posé sur le mouvement, la philosophie est, chez lui, une matière qui s’inscrit dans la texture chorégraphique.
C’est notamment ce qu’interroge Precarious Moves. Dans ce solo, il parle, chante, se déplace à son propre rythme, en décalage avec celui imposé par la société capitaliste dans lequel nous évoluons. Ce questionnement traverse l’ensemble de son travail. Dans My Body, Your Pleasure (2014), Michael Turinsky s’intéressait déjà aux rapports entre corporéité, désir, consommation et capitalisme. Avec Reverberations (2018), il croisait théorie crip, afrofuturisme, handicap, solidarité et musique dub. Sa pratique n’a donc jamais consisté à isoler le handicap comme une catégorie : elle cherche au contraire à faire circuler cette expérience parmi d’autres enjeux tels que le désir, le travail, l’écologie.
Le récent Work Body, solo créé en 2025, pousse encore plus loin cette réflexion en rapprochant le corps handicapé et le corps au travail. Inspirée notamment par les intellectuels marxistes italiens Pier Paolo Pasolini et Antonio Gramsci, la pièce brouille les frontières entre danse, concert, discours politique et réflexion sur la division du travail.
Michael Turinsky, Work Body © Michael Loizenbauer
Cette porosité entre réflexion philosophique et performance est sans doute l’une des singularités de Michael Turinsky. Il écrit, donne des conférences et des ateliers, publie, mais surtout il fait passer les concepts par le mouvement. Quasiment inconnu en France, alors qu’il se produit régulièrement en Europe, il a noué des relations avec le département danse de l’université Paris 8 à Saint-Denis. La chercheuse et enseignante Isabelle Ginot, qui l’a déjà invité dans le cadre d’un séminaire intitulé « Danses et pouvoirs d’agir » qu’elle mène avec sa consœur Isabelle Launay, se réjouit de le faire découvrir au public français dans une programmation généraliste et non consacrée exclusivement aux artistes porteurs de handicap. Sa danse invite à déplacer notre regard et à considérer la prétendue « fragilité » non comme un manque à compenser, mais comme une puissance de transformation.
C’est sans nul doute là que se situe la dimension la plus politique de Precarious Moves : dans la possibilité de faire du pas de côté, du retard, de l’hésitation et de la vulnérabilité non plus des obstacles au mouvement mais les conditions d’une autre manière de danser et, avec elle, d’une autre manière d’habiter le monde.
Au milieu des années 1990, encore étudiante à l’École Supérieure de Journalisme de Lille, Claudine Colozzi effectue un stage fondateur à la revue Les Saisons de la danse où elle apprend à aiguiser son regard critique. Journaliste en presse magazine, formatrice, elle traite de sujets très variés, notamment autour de la thématique du handicap. Elle continue de nourrir sa curiosité inépuisable pour la danse en écrivant pour des sites comme Danses avec la plume ou Coups d’œil. Elle est l’autrice de livres pour la jeunesse : des documentaires tels que L’Encyclo de la danse (Gründ), Dans les coulisses de l’Opéra, La danse classique et Passion hip-hop (Nathan) ainsi qu’un album intitulé Une danseuse ne porte pas de lunettes (Kaléidoscope). Elle co-signe Mon Larousse de la danse classique (Larousse Jeunesse) avec la danseuse Étoile Bleuenn Battistoni.
Precarious Moves
Michael Turinsky
14 et 15 novembre à Stoa Teatterisali, Helsinki
dans le cadre du festival Moving in November
les 20 et 21 novembre à la MC93
dans le cadre de plan D - CN D X MC93Troubler les normes : danses résistantes, métamorphes et émancipatrices
Rencontre
le 20 novembre à la MC93
dans le cadre de plan D - CN D X MC93