#12 juin 26
À Tunis, la liberté fragile
de la ballroom
Bochra Triki
Extrait de Beyond the Colors Onstage Queerness through Generations, réalisé par Anas Chatty, 2023 © Mawjoudin We Exist
En marge de l’explosion du voguing dans la culture mainstream en Occident, la scène ballroom a vu le jour il y a quelques années à Tunis, hors des radars. Dans cet îlot de liberté menacé par la répression du régime tunisien visant les personnes homosexuelles et transgenres, les acteurs et actrices de cette culture façonnent leur identité.
Un petit studio de répétition au cœur de Tunis, avec pour seul décor un grand miroir et une lumière blafarde. Plusieurs après-midis par mois, cette salle, prêtée par un lieu culturel allié, se métamorphose en ballroom incandescent. La scénographie ? Les corps et les cris d’un public en ébullition, ne faisant qu’un avec les performeurs et performeuses. La plupart ont la vingtaine, sont étudiants, et trouvent dans cet espace l’opportunité de porter ce que le monde extérieur leur refuse. Le temps de quelques heures, la menace de trois ans de prison et du test anal imposé aux personnes homosexuelles s’efface pour laisser la place à la joie queer, à l’expression de soi. C’est dans ces espace-temps qu’émerge la scène ballroom tunisienne.
Né dans les années 1970 à New York au sein des communautés noires et latinos LGBTQ+, rejetées à la fois par la société blanche et les espaces gays non inclusifs, le ballroom était avant tout une tentative de survie et une réponse à l’exclusion. Aujourd’hui, cette culture codifiée, où les performeurs se mesurent dans différentes catégories – dont le vogue fem, d’où vient la danse voguing – lors de ball festifs a fait son entrée dans la culture mainstream.
Ramla, Kennie et Yanni font partie des pionniers de la scène ballroom tunisienne et portent fièrement le titre de « house of Alaïa » (hommage au couturier tunisien Azzedine Alaïa), au-delà des frontières. Chacun a découvert la culture à sa façon : Ramla a été initiée par un professeur de théâtre au lycée, alors que Kennie et Yanni ont vu leurs premiers balls dans la série américaine Pose (2021), qui retrace l’essor de la communauté à New York dans les années 1980. « J’ai été attirée par la puissance des mouvements et l’euphorie trans, raconte Kennie. À ce moment-là, je vivais chez mes parents dans une petite ville très conservatrice, et n’avais aucune représentation queer. »
Kennie performeur et membre de la communauté ballroom © Bénédicte Leti
Les trois étudiants se rencontrent à Tunis en 2021 et se découvrent la même passion pour le ballroom. Ils contactent l’une des rares associations pour les droits des personnes LGBTQI+ en Tunisie, Mawjoudin, qui leur ouvre une toute petite salle dans leur local. « On était une dizaine à devoir s’entraîner les uns après les autres, par petits groupes, se souvient Yanni. Grâce au bouche-à-oreille, de plus en plus de gens, majoritairement des femmes trans et hommes gays, ont voulu nous rejoindre. L’association a pu nous ouvrir les portes d’une salle de répétition plus adaptée, ce qui a attiré encore plus de monde. »
Les répétitions accueillent les amis, et les amis d’amis. Ce public improvisé est le témoin des prémices d’une scène qui grandit à la vitesse de l’éclair. En deux ans à peine, quatre autres houses s’ouvrent et de grands balls pouvant rassembler jusqu’à quatre cents personnes s’organisent, toujours dans la plus grande discrétion. Mettre en place un protocole de sécurité devient indispensable : « Les comptes Instagram des houses [une house désigne une famille artistique choisie ndlr.] sont privés et on fait en sorte d’être très discrets. On demande au public de remplir un formulaire afin d’éviter les infiltrés et on fait attention à ce qu’aucune photo ne circule », explique Ramla.
Cette scène tunisienne s’est construite dans une relation complexe à l’histoire globale des ballrooms, ni comme une simple reproduction, ni en rupture. L’appropriation d’un mouvement occidental racisé répond ici à un effacement plus profond : celui de la culture queer artistique en Tunisie. L’histoire officielle ne garde aucune trace des présences queer et les tentatives des collectifs ou les chercheurs indépendants restent timides.
Pourtant cet héritage existe bel et bien, en témoignent des icônes comme le danseur Ghzela (1946-2025), connu pour avoir performé des danses traditionnelles en costumes féminins, ou certaines coutumes de travestissement liées aux cérémonies de mariage. C’est dans ce vide mémoriel que la ball culture s’inscrit, comme une façon de nommer ce qui était déjà là. Ramla, Kennie et Yanni déplorent cependant un angle mort : la très faible représentation de personnes noires sur leur scène, expliquée par les discriminations subies par ces personnes en Tunisie.
Malgré cette lacune communautaire, la scène ballroom tunisienne s’est affirmée comme un lieu de parole, de prévention et de partage de ressources : « Ce n’est pas seulement de la danse, c’est la création d’un système de solidarité entre nous », dit Yanni. Kennie, quant à elle, décrit un vécu similaire à la scène new-yorkaise des années 1970 : « En arrivant à Tunis, j’ai vécu avec ma communauté, et ça m’a rapprochée de l’essence même du ballroom. Fuir la police faisait partie de notre quotidien, le VIH dans la communauté queer prenait de l’ampleur… » Ramla ajoute : « Il y a ce lien familial qui s’est créé entre nous, qui change des vies. Surtout pour celles et ceux qui ont coupé les ponts avec leurs familles biologiques. »
Extrait de Beyond the Colors Onstage Queerness through Generations, réalisé par Anas Chatty, 2023 © Mawjoudin We Exist
Mais cet espace de liberté et d’entraide est de plus en plus menacé. Depuis le 25 juillet 2021, date du coup de force du président Kais Saied, la répression politique des mouvements sociaux et des droits humains s’intensifie en Tunisie. Plusieurs associations ont perdu leur droit d’exercer, les arrestations de militants deviennent monnaie courante, alors que les personnes migrantes subsahariennes et les personnes queers font face à une vague d’emprisonnement et de discours haineux.
D’après Yanni, les organisateurs ont dû annuler sept balls depuis 2024 pour des raisons de sécurité, à cause du climat politique. Si les entraînements continuent à un rythme hebdomadaire, les participants se font de plus en plus rares. « On perd un peu espoir, lâche-t-il. Certains viennent s’entraîner dans le but de quitter le pays et d’aller ailleurs, prêts à intégrer une scène, plutôt que dans l’espoir que les choses changent ici. »
« House of Alaïa » a ouvert un bref chapitre en Europe en 2025, afin de créer un espace pour la diaspora nord-africaine, avant de décider de le refermer. Kennie explique : « Je n’y ai pas retrouvé ce qui m’animait en Tunisie. En Europe, la scène existe depuis plus d’une vingtaine d’années et a vécu beaucoup de transformations. Dans sa forme actuelle, elle devient parfois un hobby ou une simple compétition. En Tunisie, c’est un acte de résistance : nous avons sacrifié nos vies, notre avenir et notre liberté juste pour danser. »
Leur house décide alors d’ouvrir un chapitre au Maroc à peine un an plus tard, là où la scène est encore à construire. « Ça a tellement plus de sens d’investir dans cette communauté naissante que de nous inscrire dans un contexte européen aux réalités très éloignées des nôtres, explique Yanni. Cela permet également à certains membres de notre équipe de Tunis de se rendre sur place pour rencontrer la communauté marocaine. »
Yanni parle avec émotion de ce lien communautaire qui dépasse les frontières. Voyageant au Kenya et en Indonésie, il est fier de rencontrer de nombreux performeurs qui perpétuent « un mouvement artistique et politique solide ». Et de conclure : « Les mouvements survivent toujours à la répression. »
Bochra Triki est praticienne culturelle multidisciplinaire tunisienne, militante féministe et queer, réalisatrice de documentaires sonores et artiste. Son travail consiste à créer des espaces pour les voix marginalisées à travers différents moyens artistiques. Elle a coorganisé et cofondé des festivals artistiques, un projet de roman graphique et des podcasts. En tant qu’artiste, elle a produit « The walls have your ears », une installation sonore immersive sur l’intimité et le désir, le court métrage « We are all mad here », ainsi que des documentaires sonores en lien avec les archives révolutionnaires et féministes.
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