#12 juin 26
Contre les inégalités :
Diriger en féministe ?
Aïnhoa Jean-Calmettes
Milieu féminin oui, féministe pas toujours. Ces dernières années, le secteur de la danse s’inquiète des inégalités en son sein, pointant un continuum de discriminations défavorisant les femmes tout au long de leur carrière, qu’elles soient interprètes, chorégraphes ou directrices de lieux. Joëlle Smadja, Natacha Le Fresne et Émilie Peluchon, directrices de CDCN (Centres de développement chorégraphique nationaux), partagent leur constat de la situation et des stratégies pour lutter contre ces disparités.
Favoriser « l’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités, aux moyens d’action, aux rémunérations et à la reconnaissance » est un objectif affiché du ministère de la Culture et de la Communication. Dans les faits, les disparités restent pourtant criantes. En septembre 2025, l’Association des centres chorégraphiques nationaux (ACCN) dénonçait le recul de la parité à la direction des lieux qu’elle représente : au 1er janvier 2026, seulement 10,5 % des CCN étaient dirigés par des femmes seules contre 16 % en 2021.
Ces inégalités, visibles, en cachent d’autres. Selon le dernier rapport de l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication (mars 2025), les spectacles portés par les femmes sont moins programmés que ceux des hommes (37 % pour 40 % des représentations de spectacles), les femmes artistes ont moins accès aux aides à la production et touchent des montants plus faibles (38 % des montants totaux des subventions).
Elles sont par ailleurs moins récompensées par les prix, bénéficient de carrières moins longues, sont discriminées au moment de l’arrivée de leur premier enfant et sont davantage victimes de violences sexistes et sexuelles. Comment lutter contre la perpétuation de ces inégalités ? Trois directrices de Centres de développement chorégraphique nationaux expliquent ce que signifie, pour elles, diriger un lieu de danse en féministe.
« Certaines visions du monde restent minorées »
Joëlle Smadja, directrice de Pôle Sud, CDCN de Strasbourg
« La question de la présence des femmes dans le milieu de la danse doit sans cesse être posée, même si notre secteur est peut-être le plus alerte. Il n’y a encore pas assez de directions féminines – les CCN, par exemple, n’ont quasiment plus de femmes à leur tête. Or, y être, c’est posséder les moyens de production. Les programmations cachent encore des disparités : si les femmes artistes sont présentes – parfois à égalité avec les hommes, heureusement –, elles restent souvent cantonnées à l’émergence, aux solos, au jeune public et sont beaucoup moins nombreuses que les hommes à bénéficier de budgets suffisants pour proposer des grandes formes. Les inégalités financières, en termes de tournées et d’accès à la notoriété, restent criantes.
Mais ces enjeux ne se réduisent pas aux chiffres : il faudrait aussi interroger la diversité des esthétiques, des sujets abordés et des points de vue. Certaines visions du monde, témoignages intimes et revendications ne peuvent être portés que par des femmes. Et ces histoires ne sont pas encore suffisamment mises en avant sur nos scènes. Je n’ai pas toujours été aussi sensible au féminisme, je m’y suis éveillée il y a une quinzaine d’années. En passant ma carrière en revue, je me suis rendu compte de choses dont la génération à laquelle j’appartiens n’avait pas forcément conscience à l’époque, que nous avions subi du harcèlement et de nombreuses discriminations et que nous n’avions pas les mots pour le dire. Il y a encore beaucoup à faire.
En 2020, à côté de la programmation annuelle de Pôle Sud, qui respecte une parité totale, j’ai imaginé le focus "l’année commence avec elles", afin de réunir différentes générations de femmes artistes qui portent, dans leur travail, des discours féminins et féministes. Je continue à avoir du mal avec les propositions de chorégraphes hommes qui mettent en scène des femmes pour parler de leurs problèmes… à leur place. Elles sont assez grandes pour en parler elles-mêmes. »
« Être à l’écoute des rythmes et des temporalités de chacun »
Natacha Le Fresne, directrice de Danse à tous les étages, CDCN itinérant en Bretagne
« Mon engagement féministe est pragmatique et concret. À Danse à tous les étages, un premier axe se situe, bien sûr, au niveau de la programmation et du champ de l’action artistique. Nous menons depuis vingt ans le projet Créatives qui invite des femmes en situation de fragilité sociale à traverser un processus de création avec une artiste. En parallèle, elles sont accompagnées par une médiatrice sur les plans humain, psychologique et social.
Le deuxième axe se situe au niveau de notre soutien aux chorégraphes femmes. Il y a un véritable travail à mener sur la levée des freins : j’entends encore trop souvent parler de difficultés, voire d’impossibilité, de formes d’auto-censure. Nous essayons de les aider à prendre conscience des empêchements intériorisés, de les encourager pour qu’elles osent postuler à des directions de lieux ou s’autorisent à imaginer des projets ambitieux ; nous les soutenons pour trouver les moyens de production nécessaires. Nous sommes particulièrement attentifs à considérer leurs parcours dans la durée, mais aussi dans les cycles de vie de la personne derrière l’artiste, avec un point de vigilance accru sur l’enjeu de la maternité, qui reste encore trop souvent un impensé dans le champ artistique. Nous voulons garantir aux chorégraphes que nous serons là avant et après leur grossesse, qu’il est possible, si besoin, de décaler un temps de création, etc.
Le troisième axe, enfin, se situe au niveau de notre propre organisation : nous cherchons une manière de fonctionner qui soit plus horizontale, plus transparente et, surtout, plus à l’écoute des personnes, des moments de leur vie, des rythmes et des temporalités de chacun. Nous veillons à adapter les temps de travail et à reconnaître les contraintes invisibles (fatigue, organisation) afin de concilier vie professionnelle et vie familiale. Lutter contre les injonctions à la disponibilité permanente de nos métiers passions, éviter l’épuisement, prendre soin du corps et de l’esprit au travail, refuser que les engagements que l’on porte se fassent au détriment des valeurs qu’on promeut sont, aussi, des enjeux féministes. »
« La place accordée aux enfants dans une société est un enjeu féministe »
Émilie Peluchon, directrice de La maison danse, CDCN d’Uzès
« J’aimerais que l’on puisse penser le féminisme de manière dégenrée. Pour avancer, nous avons besoin d’hommes féministes. Nous avons tous une responsabilité dans le fait d’œuvrer à une société plus égalitaire et plus inclusive, pas seulement pour les femmes mais pour une diversité de corps, d’orientations sexuelles, d’origines, de couleurs de peaux. La maison danse est un projet de territoire, pensé pour des habitantes et des habitants, pour faire société. J’ai besoin de travailler avec des artistes et des collègues qui partagent des valeurs de rencontre, d’être ensemble, de convivialité, de solidarité. Si l’on n'est pas tous ensemble, engagés à mettre tous les outils en place pour casser les barrières, aller vers l’autre sans préjugés, pour que tout le monde se sente bienvenu, cela ne peut pas fonctionner.
J’ai besoin, aussi, que nous soyons heureux au travail, que nous y trouvions de l’apaisement comme de la stimulation, raison pour laquelle je me suis fait accompagner, à mon arrivée, pour repenser l’organisation de la structure dans une arborescence plus horizontale. Nos métiers demandent beaucoup, les salaires ne sont pas mirobolants, perdre le sens de nos missions peut comporter des risques psycho-sociaux : autant de questions sur lesquelles nous travaillons actuellement dans le cadre d’un projet de clinique contributive à l’échelle de la région Occitanie. Ce territoire a des particularités.
En milieu rural, là où le Rassemblement National fait des percées, les pensées masculinistes progressent. J’ai d’autant plus à cœur d’agir pour la jeunesse. La danse est un outil formidable pour interroger le rapport à notre corps, à sa perception, aux injonctions genrées. Nous avons la responsabilité, en tant qu’adultes, d’essayer d’aider, notamment les adolescents, à se libérer un peu des carcans et des peurs. Plus généralement, la place que l’on accorde au corps et à la parole des enfants et des jeunes dans une société est un enjeu profondément féministe. Nous œuvrons ainsi à construire des espaces où les jeunes peuvent s’exprimer, se retrouver, faire communauté et d’autres où les générations peuvent se croiser et s’écouter.»
Aïnhoa Jean-Calmettes est journaliste culture et idées. Elle écrit pour Libération et coordonne les rubriques de sciences humaines du magazine Mouvement. Elle anime des rencontres à l’Institut du monde arabe, au festival La Manufacture d’idées ou la Maison de la poésie et collabore régulièrement avec la Villa Gillet, Maison des écritures contemporaines de Lyon.
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