#12 juin 26
Chorégraphes de Palestine, la légitimité avant la pitié
Caroline Châtelet
GATHERING de Samar Haddad King © Jeenah Moon
Face à un génocide toujours en cours à Gaza, comment les artistes palestiniens et issus de sa diaspora continuent-ils de créer et de tourner en France ? Les danseuses et chorégraphes Marah Haj Hussein et Samar Haddad King témoignent de leur travail et de leurs liens, naissants ou déjà bien établis, avec des structures culturelles. Elles racontent comment ce contexte demande une certaine vigilance pour ne pas être perçues comme des « artistes à sauver ».
En janvier 2026, le gouvernement français a officiellement exclu les Gazaouis du programme PAUSE. Cette décision suit plusieurs mois de suspension de l’éligibilité des concernés à ce dispositif permettant l’accueil d’urgence d’artistes et de scientifiques étrangers en danger. Alors que le génocide perpétré par l’État d’Israël continue, les voix des artistes de Palestine semblent rares. Elles et ils existent pourtant et plusieurs spectacles de chorégraphes palestiniens ou issus de sa diaspora sont actuellement créés, joués et diffusés, avec le soutien de certaines structures culturelles, théâtres ou réseaux.
Samar Haddad King, compositrice, danseuse, chorégraphe, a fondé en 2005 le Yaa Samar ! Dance Theatre, compagnie qui réunit un groupe d’artistes new-yorkais et palestiniens. Installée depuis peu à Marseille, l’artiste est régulièrement accompagnée en France par l’ONDA, la structure de production et de diffusion lyonnaise Sens Interdits (adossée au festival éponyme) et par Au contraire productions. « Ces personnes essaient vraiment de faire entendre nos voix, elles font que l’on se sent écoutée » précise-t-elle. Ce sont ces structures qui ont soutenu ou soutiennent Losing It (duo cocréé avec Samaa Wakim en 2021), l’ensemble festif Gathering (2025), et son prochain spectacle, Shabaab, un duo sur l’amitié entre les hommes dans la culture arabe interprété par les artistes palestiniens – et amis – Yousef Sbieh et Mohammad Smahneh.
Commençant tout juste à se produire en France, Marah Haj Hussein souligne de son côté l’importance de ne pas être perçue comme une artiste à « sauver ». « Je reste fidèle à qui je suis en tant qu’artiste, au-delà de mon identité palestinienne. En ce sens, j’avais commencé à établir un réseau, qui était conscient de ce qui se passait, qui souhaitait soutenir mon travail, bien avant le génocide. » Née en Palestine occupée et y retournant régulièrement, elle vit depuis 2018 en Belgique où « tout [son] travail s’est construit », notamment son solo percutant et fertile, Language: no broblem (2023).
Ce n’est qu’avec sa deuxième pièce, مرتاحة؟ in relation to whom? (2026), coconçu avec la danseuse et chorégraphe Nur Garabli (qui réside à Jaffa), et avec sa participation à Badke (remix) (recréé en 2025 par Amir Sabra et Ata Khatab), qu’elle a commencé à établir des ponts avec des artistes palestiniens et à construire son réseau en France. Marah Haj Hussein précise : « Ces collaborations, qui se poursuivent, sont celles que je veux entretenir : elles reposent sur la qualité et la valeur de mon travail, au-delà de ce qui se passe dans le monde – et de la pitié que le génocide pourrait susciter à l’égard des artistes palestiniens. »
in relation to whom - ex Lululeesh de Marah Haj Hussein et Nur Garabli © Marc Chesneau
À échanger ainsi avec des artistes palestiniens, on pressent le risque d’un écueil. Ne va-t-on pas lire leur travail au prisme de l’humanitaire ? Ne sous-entendra-t-on pas que leur légitimité à créer (comme la raison des soutiens dont ils et elles bénéficient) ne prend pas sa source dans une conviction artistique mais – double peine – dans une charité paternaliste ou néocoloniale ? Le risque n’est-il pas de débrancher du politique et du contexte historique la situation du peuple palestinien, en le circonscrivant à un cadre d’analyse humanitaire ?
« En vivant à Marseille, c’est drôle, je suis vue davantage comme une Palestinienne que comme une Américaine d’origine palestinienne », explique Samar Haddad King. Née « aux États-Unis, devenue adulte à New York et mère en Palestine, où [elle a] passé dix-sept ans », elle remarque que l’expérience de son lien à la Palestine s’ancre en partie dans la diaspora : « Je pense qu’une grande partie de mon développement artistique, personnel, et de ma compréhension de la vie, est liée depuis mon enfance à la Palestine, à ce que cela signifie, à l’identité et au fait d’être dispersé. » Un regard évidemment percuté par le génocide. « Si la situation actuelle affecte tout, j’essaie de ne pas laisser la culpabilité m’entraver. Ressasser cette impuissance finirait par insinuer que nous ne pouvons pas changer les choses – alors que si. J’espère continuer à œuvrer pour l’avenir, tout en maintenant un lien avec ma communauté en Palestine et en en créant de nouveaux à Marseille. »
Quid, dès lors, de la censure ? Samar Haddad King rappelle qu’elle existe à de multiples degrés et qu’elle peut signifier, tout simplement, ne pas être programmée. « Ai-je été censurée ? C’est certain. Me suis-je autocensurée, par souci de sécurité pour moi-même, les personnes avec qui je travaille, ma famille ? C’est certain. Des personnes soutenant la cause palestinienne ont-elles été censurées ? Bien sûr. L’ironie, c’est d’être censuré simplement parce qu’on réclame la liberté pour tous. » Peut-être, face à ces risques de muselage, la solution réside-t-elle dans certains dispositifs d’accompagnement dans la durée.
C’est ce que l’on peut espérer du pôle international de production et de diffusion « Ailleurs et Ici », dispositif du ministère de la Culture rassemblant plusieurs structures culturelles franciliennes et qui soutient Marah Haj Hussein pour cinq ans. Son objectif : soutenir la présence des artistes de France vers l’international et inversement. Fériel Bakouri, directrice de Points communs – Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise – et coinitiatrice du pôle explique : « Cela permet d’autres dynamiques. Là, nous sommes plusieurs à penser en même temps. » Et si la solidarité est, évidemment, à l’œuvre, les décisions restent guidées par la pertinence d’un artiste, sa « valeur artistique ». « Notre volonté est de soutenir au long cours les parcours artistiques, pas la « prod’ d’après », soumise à la réussite du spectacle précédent – ce qui est un danger grandissant dans le contexte budgétaire actuel. »
Critique et dramatique, caroline châtelet écrit pour Jeu, Mediapart, Novo, Sceneweb, Théâtre(s). Côté cinéma documentaire, elle programme (Tënk, États généraux du film documentaire). Avec le temps qu'il reste, elle mixe en duo ou essaie de faire de l'apiculture en solo. Selon certaines sources proches du dossier, elle vivrait actuellement à Paris et Lussas.
In relation to whom? مرتاحة؟
Marah Haj Hussein & Nur Garabli
du 3 au 5 juillet 2026 au Santarcangelo festival (IT)
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Marah Haj Hussein & Nur Garabli
les 10 & 11 octobre 2026 à la MC93, Bobigny (FR)
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Marah Haj Hussein & Nur Garabli
les 26 & 27 février 2027 à Les Halles (FR)
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Marah Haj Hussein & Nur Garabli
les 3 & 4 mars 2027 à Monty, Antwerp (NL)
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Marah Haj Hussein & Nur Garabli
le 9 mars 2027 à La Briqueterie, Vitry-sur-seine (FR)
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du 5 au 14 juin à Paris
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38e édition des Etats généraux du film documentaire
du 16 au 22 août à Lussas
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Stefanie Baumann
Voir la Palestine, Contre-champs artistiques,
Editions Lorelei, 2025
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Adam Hanieh, Robert Knox, Rafeef Ziadah
La Palestine au cœur du capitalisme mondial
Éditions Amsterdam, 2026
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