CN D Magazine
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#12 juin 26

Repenser le consentement
des enfants
dans les ateliers EAC

Belinda Mathieu

Journée 360° Histoires de danse en un jour, École Joséphine Baker à Pantin, CND Centre national de la danse, 2025 © Salim Santa Lucia


Comment mieux prendre en compte le consentement des enfants dans les ateliers de danse ? Alors que la place des enfants dans la société et la valeur accordée à leur parole évoluent, des chorégraphes et enseignants engagés dans l’éducation artistique et culturelle questionnent leurs pratiques. Car si la danse peut être un outil pour réfléchir au consentement, la structure des ateliers EAC n’échappe pas aux rapports de domination entre adultes et enfants.

Révélation des violences dans le périscolaire et dans le cadre familial, débats sur l’éducation positive… Ces dernières années, le statut des enfants dans la société est discuté et leur parole davantage prise en compte. À l’aune de ces réflexions, faut-il réinventer la pédagogie pour les plus jeunes ? La discussion sur le consentement ouverte pendant le mouvement féministe #MeToo peut-elle informer les pratiques éducatives ? À l’image de nombreux enseignants, les artistes chorégraphiques qui interviennent auprès d’enfants dans le cadre de l’éducation artistique et culturelle (EAC) – dispositif ministériel dispensé sur le temps scolaire – interrogent leurs manières de faire, et tentent de les faire évoluer.

Depuis plus de quinze ans, la chorégraphe Mélanie Perrier organise des ateliers partout en France pour les enfants, de la crèche au collège, avec sa compagnie 2 minimum. Pour elle, la danse est un terrain privilégié pour parler de consentement : « Lorsqu’on pratique des exercices à deux, où l’on se touche, je pose la question : “Est-ce que j’accepte que quelqu’un vienne me toucher ?” C’est très important que les enfants puissent énoncer cela », précise la danseuse. Les échauffements permettent aussi de distiller quelques bases en la matière, en nommant les parties du corps où on autorise le contact. Si Mélanie Perrier affirme que ses ateliers vont dans le sens de la protection de l’enfance, elle concède toutefois : « Les enfants n’ont souvent pas choisi de se retrouver ici. Si l’un d’entre eux ne souhaite pas participer, il y est au final quand même obligé, car les ateliers ont lieu sur le temps scolaire. »

Ces rapports de pouvoir, Juliana Palma, qui a animé des ateliers EAC pendant plusieurs années en Île-de-France, les a également observés : « Quand la maîtresse et la médiatrice sont juste à côté, il est difficile pour eux de dire non » observe-t-elle. S’assurer que leur adhésion n’est pas biaisée nécessite selon elle de « créer un cadre pour qu’ils puissent consentir, sans miser sur leur docilité ». Dans un mémoire universitaire paru en 2025, Juliana Palma a analysé les tensions qui régissent ces espaces en explorant diverses stratégies pour libérer la parole des enfants et développer l’écoute des encadrants. Elle explique que recueillir ce consentement relève souvent d’un travail d’équilibriste : « C’est important de dire dès le début aux enfants qu’ils ont le droit de ne pas participer, sans pour autant les empêcher de se mettre dans des situations nouvelles, dont ils peuvent avoir peur. »

© Melanie Perrier

Edwige Phitoussi, professeure de français dans un collège de Nice, a organisé plusieurs projets d’EAC au fil de sa carrière, en collaboration avec des chorégraphes et lieux de danse. Quand elle expose le projet à ses élèves au début de l’année, elle obtient rarement leur adhésion immédiate : « Au départ, les élèves refusent presque systématiquement, dit l’enseignante. Mais je crois qu’il s’agit plus d’une appréhension de leur part, car après en avoir discuté avec eux et leur avoir montré des extraits de la pièce, ils sont souvent convaincus. Mais je n’ai en définitive jamais eu de refus catégorique de la part d’un élève. » 

Juliana Palma mise elle aussi sur le dialogue. Elle porte une attention particulière aux temps en « bordure » de la pratique, avant ou après les ateliers et pendant les pauses : « Je tente de créer un rapport individuel avec les enfants pour qu’ils puissent avoir le courage de venir me parler. Et j’essaye de casser le rapport professoral de la personne sachante qui s’adresse à une masse. » S’assurer que les enfants consentent nécessiterait donc une prise de conscience et une remise en question des rapports de pouvoir, qui régissent non seulement les relations entre encadrants et élèves, mais aussi entre adultes et enfants, dont l’étymologie latine (infans, qui signifie « aphasique ») rappelle qu’ils n’ont pas le droit de cité. Mélanie Perrier abonde dans ce sens : « J’essaye de bannir le mot “transmission” quand je parle de projets EAC, car il implique une posture surplombante. Je préfère dire qu’on invente quelque chose ensemble. » 

« Je tente de créer un rapport individuel avec les enfants pour qu’ils puissent avoir le courage de venir me parler » Juliana Palma

Edwige Phitoussi voit aussi ses ateliers comme une occasion d’instaurer un rapport plus égalitaire avec ses élèves – en se mettant elle-même en position de vulnérabilité. « Je me suis toujours efforcée de tenir compte de la gêne de mes élèves, explique l’enseignante. Et souvent je leur raconte les moments de gêne que j’ai pu moi-même éprouver les premières fois que j’ai participé à des ateliers de danse. » Si elle ne prend pas part à la restitution finale, la sexagénaire met un point d’honneur à faire les échauffements et les entraînements avec ses classes, quitte à révéler ses limites physiques, cassant l’image d’autorité qui accompagne sa position d’enseignante. « Au fil des séances, une confiance collective s’installe. Il y a vraiment une forme d’écoute, de solidarité et de complicité qui naît entre eux et entre nous. »

Pour Juliana Palma, partager des moments de fragilité a aussi permis de tisser des liens forts avec les jeunes participants. « Un jour, je suis arrivée en pleurant à l’atelier. J’ai choisi de partager mon état avec les enfants au lieu de le cacher. Ils m’ont alors pris dans leurs bras et m’ont demandé s’ils pouvaient sécher mes larmes, se souvient-elle. Là, je me suis rendu compte que demander le consentement était devenu un réflexe pour eux ! » 

Journaliste et critique spécialisée en danse, Belinda Mathieu travaille pour plusieurs titres (Télérama, Trois Couleurs, Sceneweb). Elle est diplômée de Lettres Modernes (Université Paris-Sorbonne), de journalisme (ISCPA) et d’un Master au département danse de l’Université Paris VIII. Elle assure la direction éditoriale de CN D Magazine.

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