CN D Magazine
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#12 juin 26

Danse et mode,
des partenariats contemporains

Lena Hervé

Nemo Flouret, Derniers Feux, 2025 © Dajana Lothert


Bien plus discret que dans le Ballet, le costume est souvent relégué au second plan dans les spectacles de danse contemporaine, pour des questions esthétiques et de moyens. À contre-courant de ce phénomène, des dialogues fructueux sont nés entre certains créateurs de mode et chorégraphes, instaurant des espaces de liberté.

En 1924, dans Le Train bleu, Coco Chanel fait événement en habillant les danseurs des Ballets Russes de mini shorts à rayures et de marcels colorés en jersey. Dans ce ballet de Bronislava Nijinska, les vêtements inspirés par l’univers du sport soulignent le corps des interprètes de leur lignes modernes. C’est le début d’une longue histoire d’amour entre la mode et la danse : écartelées entre le poids de la tradition et le désir de faire bouger les lignes, les deux disciplines se réinventent ensemble.

Depuis, de nombreux créateurs se sont essayés au ballet au cours du XXe siècle : Gianni Versace pour Maurice Béjart, Issey Miyake pour William Forsythe ou Rei Kawakubo chez Merce Cunningham. Mais s’il n’est pas rare de voir de grands designers signer les costumes de productions d’envergure, le paysage de la danse contemporaine semble, quant à lui, plus réticent à la rencontre.

Un manque de moyens financiers ? Rien n’est moins sûr. Tenues sportswear, corps nus, vêtements du quotidien… la tendance générale est à l’épure, reléguant bien souvent le vêtement à une simple fonction décorative. Face à cet impensé, quelques chorégraphes dénotent en interrogeant la manière dont le costume peut devenir matière chorégraphique. Encore faut-il trouver le bon partenaire dans un secteur de la mode qui conçoit trop souvent le corps comme un objet inerte devant s’adapter au vêtement.

Collaborant à plusieurs reprises – d’abord sur Drumming en 1998, puis Rain en 2001 –, les Flamands Anne Teresa De Keersmaeker et Dries Van Noten ont trouvé un langage commun. Ici, le designer atténue la flamboyance de sa patte habituelle pour rencontrer le style épuré de la chorégraphe : pas de costumes spectaculaires, mais un vestiaire simple et minimaliste qui souligne les gestes des interprètes. Les vêtements au tombé impeccable relient les interprètes sans éclipser les individualités, soulignant subtilement la chorégraphie faite de répétitions et de variations ténues.

Même dynamique chez le chorégraphe Némo Flouret et le créateur Satoshi Kondo (à la tête d’Issey Miyake), où le costume prolonge aussi l’imaginaire de la pièce. Pour Derniers Feux (2025), la maison japonaise imagine une collection capsule faite de vêtements trop grands et d’excroissances en maille brûlée : une boîte à costumes dans laquelle les interprètes piochent au fil des représentations, se glissant dans la peau de personnages jamais tout à fait fixes, et composant des paysages dans une lente progression du noir et blanc vers la couleur.

Nemo Flouret, Derniers Feux, 2025 © Dajana Lothert

Si la magie opère, c’est avant tout grâce à des affinités et des processus créatifs partagés. Bien loin de la simple commande, ces designers et chorégraphes travaillent main dans la main et sur le long terme, conditions à l’émergence d’une œuvre commune. Satoshi Kondo et Némo Flouret ont ainsi correspondu pendant plusieurs années avant leur collaboration sur Derniers Feux : « On a échangé de façon très informelle, des idées, des images, des films, des habits, se souvient le chorégraphe. Et finalement on s’est juste mis à travailler ensemble. Ce n’était pas une invitation claire mais plutôt une conversation qui a continué. » 

Cette manière « de renouveler les approches, de continuer à se questionner grâce à d’autres disciplines » semble bienvenue pour les designers, qui restent soumis au rythme effréné d’une industrie pilotée par des enjeux commerciaux, où les défilés servent surtout de vitrines aux produits. Némo Flouret l’a bien compris : « C’est important pour eux d’avoir un laboratoire parallèle qui n’est pas lié à la commercialisation. Il s’agit presque d’un jeu en comparaison de ce qu’ils font d’habitude : ils ont beaucoup moins de règles dans une création de danse. »

Pour un milieu qui souffre d’une réputation superficielle, se réclamer de l’art et de la culture est certainement un enjeu de légitimité. Mais peu de maisons parviennent encore à échapper à la rigidité des logiques marchandes d’une industrie devenue immense. « Aujourd’hui quand on parle de spectacle vivant, on n’y intègrerait jamais les défilés. Pourtant, y interviennent des chorégraphes, des plasticiens, des scénographes, des musiciens, constate Amélie Zimmermann, qui décrypte la mode sous l’alias @fashionquiche sur les réseaux sociaux. Les enjeux monétaires sont tellement grands qu’il n’y a plus d’espace de liberté. » Revenir à des prestations plus chorégraphiées permet alors « de proposer un défilé plus vivant, mais aussi de tirer son épingle du jeu dans une industrie où la concurrence est rude ».

Nemo Flouret, Derniers Feux, 2025© Christophe Raynaud de Lage

Si certaines griffes indépendantes – comme Miyake avec Némo Flouret, William Forsythe ou les One Minute Sculptures de l’artiste Erwin Wurm – trouvent depuis longtemps leur équilibre dans des collaborations de cœur et des formats plus expérimentaux, les grandes maisons cherchent elles aussi de nouvelles formes. On peut citer le partenariat entre Dior et Sharon Eyal pour The Brutal Journey of the Heart (2019) et le défilé printemps-été de la marque la même année, mais aussi la manière dont de nombreux mastodontes de la mode se font mécènes des arts vivants, à l’instar de Chanel à l’Opéra de Paris. Ces collaborations, qui font certainement événement, s’inscrivent dans des stratégies économiques bien définies, posant la question d’une privatisation grandissante des financements dédiés à la culture. Préserver la liberté créative et les collaborations fructueuses a une condition : échapper aux règles du marché.

Lena Hervé est une artiste pluridisciplinaire et critique en arts. Elle s’intéresse particulièrement à la manière dont les rituels et récits collectifs se construisent et s’inscrivent dans les corps. Depuis 2021, elle écrit régulièrement pour le Magazine culturel Mouvement.

Derniers Feux
chorégraphie : Némo Flouret
du 12 au 14 juin au Grand Palais
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900 Satellites 
chorégraphie : Némo Flouret
Le 16 juin dans le cadre de Camping 2026 à Bordeaux 
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Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Du 19 au 21 juin au Saitama Arts Theater, Japon
Le 24 juin au Aichi Arts Center, Japon
Les 27 & 28 juin au ROHM Theatre Kyoto, Japon
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Rosas danst Rosas
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
du 22 au 24 juin au théâtre d’Aranya, Chine
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Rosas danst Rosas
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Le 22 juillet à Bolzano Danza, Italie 
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Rosas danst Rosas
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Du 10 au 17 septembre à Chaillot Théâtre national de la danse
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MULTICAST Rosas danst Rosas
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Du 19 au 20 septembre à Chaillot Théâtre national de la danse
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