#12 juin 26
Katerina Andreou,
intense étrangeté
Copélia Mainardi
Portrait Katerina Andreou © Hélène Robert
Son style est un concentré d’endorphines, où danse rythmée et boucles musicales créent un ensemble hypnotique. La chorégraphe grecque Katerina Andreou a fait de la France son terrain de jeu créatif, naviguant entre les conventions et les collaborations artistiques.
2011. La crise de la dette publique en Grèce atteint un nouveau pic. Alors à l’aube de la trentaine, Katerina Andreou décide de quitter Athènes et son pays natal. « Il y était impossible de vivre de son art, et je savais combien un travail alimentaire m’épuiserait, soupire la chorégraphe, dont le pull de couleur vive fait ressortir les yeux expressifs. Je me sentais coincée : partir était le seul moyen de sortir de l’impasse. » L’artiste n’en est pas à son premier revirement : quelques années plus tôt, elle avait déjà quitté la profession d’avocat pour revenir à sa base, la danse et la musique, qui la portent depuis toute petite. « Plutôt qu’un métier pour survivre, j’ai choisi de créer pour me remplir. »
Pourquoi la France ? « Il me fallait découvrir d’autres codes de regard, d’autres types de public, d’autres rapports au corps », analyse-t-elle. Le milieu athénien de la danse contemporaine qu’elle fréquente est alors surtout influencé par les scènes flamande et berlinoise, proches d’une conception athlétique de la pratique, qui repousse les limites physiques. « La notion de chorégraphie me semblait différente en France, prenant en compte l’absence de musique sur scène, l’idée de “non-danse”, la place de la performance… Et c’est exactement ce que je cherchais : d’autres repères parmi l’étrangeté. »
L’étrangeté est ainsi devenue un repère : après y avoir débarqué sans en parler la langue, Katerina Andreou a fait de la France son terrain de création. Son univers, qui éprouve les limites du corps dans une esthétique qui emprunte régulièrement aux codes du clubbing, ne fait pas fi des cadres et aime les apprivoiser pour s’y déplacer, sans les casser. « Ce décentrement de l’angle d’approche n’est pas forcément volontaire, mais demeure un geste de résistance », affirme-t-elle aujourd’hui.
Katerina Andreou, Mélissa Guex, SHOUT TWICE © Julie Folly
Sa dernière pièce, Shout Twice, créée fin avril au Théâtre Vidy à Lausanne avec la performeuse Mélissa Guet, est à mi-chemin entre concert et chorégraphie : « Mélissa, qui dansait déjà dans ma pièce “Bless This Mess”, est issue d’un univers différent du mien mais nous partageons un même langage performatif, le désir de faire de la place au bruit, au son et à la voix, sans nécessairement aller vers la performance musicale, analyse-t-elle. C’est aussi le geste d’une femme qui va en chercher une autre, dans un désir d’empowerment mutuel. »
Si la danse est « son premier abri », la musique fait elle aussi partie du foyer : Katerina Andreou a commencé le piano à l’âge de 5 ans et connaissait ses gammes avant de savoir lire et écrire. Avec cet instrument « si gros pour une enfant si petite », la mélodie est d’abord affaire de vibration. Ce rapport physique au son ne la quittera jamais, car il fait toujours vibrer à la fois « le corps, l’imaginaire et l’émotionnel ». Aujourd’hui, l’artiste a fait de la musique « un terrain de freestyle » : outre le piano, Katerina Andreou s’est formée en autodidacte à d’autres instruments à vent ou à cordes et s’est frottée à des logiciels de composition pour nourrir ses spectacles.
Le résultat visuel de ses créations vient d’abord de l’oreille – rythme et son n’y sont jamais de simples décors, mais bien des outils dramaturgiques. Et si l’intensité de certaines boucles sonores peut plonger le public dans un état quasi-hypnotique, elle réfute l’idée de transe : « Certes, la dopamine et les endorphines sécrétées par cette activité physique soutenue peut générer un état altéré, mais la clarté de réflexion reste entière. » Des « corps en labeur », virtuoses, mais pleinement conscients.
Katerina Andreou, Bless this mess © Françoise Robert
À quoi la suite ressemblera-t-elle ? Très attachée à la transmission « et à tout ce qui fait dialogue », Katerina Andreou (intervenante régulière dans des « workshops » et formations, notamment au master « Exerce » du Centre chorégraphique national de Montpellier) elle souhaite développer une pédagogie qui refuse la dichotomie entre théorie et pratique, prônant au contraire la circulation des savoirs. Écriture, réflexion, analyse et mouvement se combinent donc dans une même approche, issue de sa propre expérience d’étudiante au master « Essais » du Centre national de danse contemporaine d’Angers.
Continuer à décaler le rapport au public, à travailler la dimension performative et à collaborer avec d’autres, compte aussi parmi ses perspectives. Elle qui a longtemps été l’unique interprète de ses spectacles espère prolonger l’élaboration d’une écriture pour d’autres, hors plateau. Déjà avec Bless This Mess en 2024 qu’elle a fait l’expérience de cette forme de transmission. « J’étais alors fatiguée d’être le seul vecteur de mon message : analyser puis interpréter moi-même me semblait conduire au court-circuit. »
L’année suivante, avec How Romantic, une invitation de la Compagnie nationale norvégienne Carte blanche, elle dirige quatorze interprètes et sort pour la première fois du plateau, une expérience de « lâcher-prise » qui l’enchante. « J’avais déjà trouvé le silence dans le bruit : là je trouvais la stabilité dans le nombre. » Et une fois de plus, de nouveaux repères dans l’étrangeté.
Copélia Mainardi est journaliste presse écrite et radio. Elle écrit pour différents médias comme Télérama, Libération ou Le Monde diplomatique, et intervient régulièrement comme critique sur France Culture ou le podcast "L'Esprit Critique" de Mediapart. Issue d'une formation universitaire en Littératures modernes, elle suit de près l'actualité culturelle, notamment littéraire et scénique.
HOW ROMANTIC
chorégraphie : Katerina Andreou
du 13 au 16 juillet au Festival d’Avignon
en savoir +Café des Idées
La matinale du 13 juillet au Festival d’Avignon
en savoir +SHOUT TWICE
chorégraphie : Katerina Andreou & Mélissa Guex
les 18 & 19 septembre à La Commune, centre dramatique national d’Auberviliers
les 25 & 26 septembre à la Fondation Fiminco
dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
en savoir +HOW ROMANTIC
chorégraphie : Katerina Andreou
les 7 et 8 novembre au Teatro Vascello
en savoir +Mourn baby Mourn
Katerina Andreou, Éditions Maison Trouble, 2024