CN D Magazine

#11 février 26

Disparition de Buru Isaac Mohlabane : le rêve d’une école de Pantsula perdure

Mary Corrigall

 

La compagnie Via Katlehong © Steven Faleni / Via Katlehong


En décembre 2025, Buru Isaac Mohlabane, chorégraphe sud-africain à la tête de la compagnie Via Katlehong, disparaît brutalement à 42 ans. L’annonce de son décès met en pause le projet d’ouverture de la première école officielle de pantsula, style de danse popularisé dans les townships de Johannesburg pendant l’apartheid.

« La danse m’a sauvé la vie », confiait le chorégraphe sud-africain Buru Isaac Mohlabane. « C’est ce qui nous a sorti de la rue et nous a donné des outils pour vivre notre vie de manière plus positive. On a appris la discipline et comment choisir une bonne trajectoire de vie. » Figure de proue du pantsula, Buru Isaac Mohlabane n’a cessé de propulser cette danse sur la scène internationale tout au long de sa carrière.

Le chorégraphe découvre ce style à la fin des années 1980, à l’époque où il circulait – d’abord de manière informelle, puis de manière plus officielle – grâce à la compagnie Via Katlehong, dont il deviendra ensuite le co-directeur. En raison de la place de cette danse dans sa vie et porté par le désir de créer un espace bienveillant pour la prochaine génération de danseurs, il souhaite absolument créer une école dédiée à ce style. Mais, en décembre 2025, quelques mois avant de concrétiser son projet, il décède brutalement dans un accident de voiture. 

La Pantsula Dance Academy était conçue comme une institution à plusieurs niveaux. En plus d’un centre de formation, elle devait accueillir une médiathèque et bibliothèque de recherche documentant l’héritage de la pantsula depuis les années 1950 et son influence sur la musique, la mode, les histoires orales et les différences stylistiques régionales en Afrique du Sud. Buru Isaac Mohlabane souhaitait implanter l’école dans son ancien quartier, dans l’espoir de créer un refuge pour les jeunes vivant dans des conditions socio-économique difficiles.

Pour le chorégraphe, le pantsula – auquel il s’est initié dans l’équivalent sud-africain d’une MJC de quartier – l’a protégé de la violence politique et raciale quotidienne au temps de l’apartheid. Faire partie de cette communauté dansante a été un moyen de survivre, lui offrant une échappatoire au conflit, mais aussi un sentiment d’appartenance et, dans les années qui ont suivi, une carrière dans la compagnie Via Katlehong avec laquelle il a propulsé le panstula sur les scènes internationales.

Fondée au début des années 1990, l’association Via Katlehong débute avec une mission sociale : permettre aux jeunes de sortir des rues violentes du township en leur offrant discipline, structure, et un but créatif à travers la danse. De ses débuts plutôt modestes, la compagnie a acquis un renom international, même si le panstula n’a pas tout de suite eu une reconnaissance institutionnelle.

Cette danse, qui prend son origine dans les communautés minières près de Johannesburg, est mâtinée d’influences comme le gumboot, le jazz, la culture marabi et la vie quotidienne dans les rues du township. Elle porte en elle les rythmes du travail, la migration, la résistance et la survie, mais aussi les origines de la ville et l’ingéniosité de ses citoyens face à l’adversité sociale et politique. Si le pantsula est aujourd’hui devenu un symbole de l’Afrique du Sud, comme en témoigne par exemple sa présence au sommet du G20 en novembre 2025 à Johannesburg, le manque de programmes de formation et d’institutions spécialisées a longtemps freiné la reconnaissance à laquelle Buru Isaac Mohlabane aspirait pour sa discipline.

© Steven Faleni / Via Katlehong

En 2006, le chorégraphe et les autres co-directeurs de la compagnie Via Katlehong, Vusi Mdoyi et Steven Faleni, décident d'ouvrir une école dédiée au pantsula. Mais le projet est mis de côté. La raison ? Ils ne « ne voulaient pas construire l’établissement sur un terrain qu’ils ne possédaient pas », se souvient Steven Faleni. « Nous souhaitions en être les propriétaires. » Buru Isaac Mohlabane n’a cependant jamais perdu de vue le « rêve de créer un endroit où les jeunes pourraient être en paix et en sécurité, tout en continuant de promouvoir la culture pantsula », indiquait-il un mois avant son décès. 

Pour ce faire, il sollicite des soutiens étrangers – d’abord en France, où il est aidé par le ministère de la Culture, le ministère des Affaires Étrangères et le Centre national de la danse (CN D), qui ont participé au financement de la recherche, du développement d’un cursus en pantsula et de la mise en réseau avec d’autres institutions, donnant par la même occasion de l’élan et une certaine légitimité au projet.

« L’idée principale était de créer toutes les opportunités nécessaires à l’ouverture de l’école » explique Davy Brun, directeur du CN D à Lyon depuis 2019, qui a travaillé en étroite collaboration avec Buru Isaac Mohlabane sur le projet ces dernières années. Les résidences internationales étaient cruciales pour faire émerger cette vision : en accueillant des artistes et des chercheurs et chercheuses étrangers, l’académie voulait mettre la pantsula au cœur d’un débat international sur la danse urbaine contemporaine tout en générant des sources de revenus susceptibles de financer la formation des élèves sud-africains.

Le projet de Pantsula Dance Academy étant administré par une compagnie privée enregistrée au nom de Buru Isaac Mohlabane, des questions légales et organisationnelles se sont présentées depuis son décès. Le projet continuera-t-il via la structure établie par Buru Isaac Mohlabane ou dans le giron de la compagnie Via Katlehong ? Selon Steven Faleni, la question reste ouverte.

En dépit de ces difficultés, « le rêve ne s’éteindra pas », insiste ce dernier, qui annonce son intention de reprendre les projets entamés par Buru Isaac Mohlabane. « Tout le monde [dans la communauté] soutient l’idée de cette académie de pantsula. » Vusi Mdoyi est du même avis, et souligne que ce qui importe le plus n’est pas l’héritage individuel mais la continuité institutionnelle. Pour lui, l’académie représente un rêve collectif partagé depuis longtemps : une école d’excellence, viable financièrement, qui puisse archiver ses connaissances et donner au pantsula la reconnaissance qu’il mérite depuis longtemps.

Mary Corrigall est curatrice du festival HEAT à Cape Town. Elle est basée dans cette ville d’Afrique du Sud et écrit régulièrement sur les arts de la scène.

Via Katlehong, une histoire sud-africaine devenue internationale
par Anne Bocandé
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