CN D Magazine

#11 février 26

Le toucher,

pour survivre au sida

Isabelle Ginot


Pendant sa rémission du cancer dans les années 1970, la chorégraphe américaine Anna Halprin organise des ateliers ouverts aux personnes malades, qui accueilleront des personnes séropositives dès les années 1980, en pleine épidémie de VIH. Isabelle Ginot, chercheuse et coréalisatrice de la collection d’entretien Mémoires du sida en danse, commente deux archives de ces ateliers de danse menés par la chorégraphe. Ces vidéos interrogent les pratiques de danse avec des corps vulnérables et témoignent d’un espace protégé, permettant le contact entre hommes séropositifs. 

« Comment poser la question de la vulnérabilité à partir de la danse ? Le travail de la chorégraphe américaine Anna Halprin [1920-2021, ndlr.] avec les personnes malades – notamment séropositives, pendant l’épidémie de sida – soulève cette question. Je ne suis pas spécialiste d’Halprin, mais sa démarche rejoint les questions qui m’animent avec la compagnie A.I.M.E. (Association d’Individus en Mouvements Engagés) et la chorégraphe Julie Nioche, tout en faisant écho à la collection Mémoire du sida en danse1 à laquelle j’ai collaboré, qui retrace dans un contexte français la vie des danseurs porteurs du virus, avec les traitements, les deuils…

Vivre et danser avec le sida et Un Cailloux dans la chaussure font partie d’un corpus d’archives vidéo très courtes mises en ligne sur le site Danser la vie, où elles ne sont pas vraiment contextualisées. J’ai choisi ces deux extraits, assez similaires, montrant des fragments d’ateliers qui ont eu lieu dans un studio – dont la localisation reste assez floue – où dansent deux groupes d’hommes entre 20 et 30 ans, vraisemblablement homosexuels et séropositifs, et quelques femmes. Tous semblent amateurs. Il n’y a pas de spectacle, pas d’œuvre, pas de corps travaillés, et pourtant cette approche pédagogique et thérapeutique est loin d’être une “sous-pratique”. Elle est au centre la pratique artistique d’Halprin.

Ces vidéos véhiculent non seulement une vision de la danse, mais aussi de la vie, du monde, de la maladie, de la mort… La réflexion d’Halprin s’ancre dans une philosophie de vie assez ésotérique, qui a toutefois l’avantage de ne pas assigner les personnes à leur maladie et de les replacer dans le contexte de la vie. On pourrait dire qu’elle les désassigne ainsi de la maladie, démarche qui rejoint toutes les luttes des activistes contre le sida, en particulier pendant cette période, avant les traitements. 

« Halprin fait non seulement danser les participants, mais danse aussi avec eux, comme une de leur pair » 

La voix off diffère toutefois dans les deux extraits, révélant des tensions intéressantes. Dans Un Cailloux dans la chaussure un homme, qui parle à la première personne, explique comment la séropositivité transforme sa vie et son rapport au monde. Et dans Vivre et danser avec le sida, Halprin décrit l’expérience des danseurs, substituant sa parole à celles des personnes concernées. Elle rapproche ainsi l’expérience des séropositifs de la sienne, ce qui pose question – en tant que femme survivante du cancer, elle semble se sentir légitime à parler en leur nom – ce qui a toutefois pour effet de replacer les personnes au sein d’une communauté bien plus large que celle des hommes gays et séropositifs. Il y a donc dans un extrait une parole vulnérable mais à part, et dans l’autre une parole en puissance, qui réintègre les personnes séropositives dans le collectif. 

Dans les deux vidéos, il me semble important de souligner qu’Halprin fait non seulement danser les participants, mais danse aussi avec eux, comme une de leur pair. J’ai pu constater par ailleurs que ce geste de “danser avec” était souvent au centre du travail de la vulnérabilité dans la danse. Se toucher, se soutenir, s’entraîner et être en mouvement par le collectif est au cœur du discours d’Halprin, même s’il repose sur un paradigme très individualiste.

L’importance du toucher et du contact y est frappante. En 1991, quand les ateliers ont été filmés – avant la trithérapie qui arrive en 1996 – on savait déjà que le virus n’était pas transmissible par le toucher. Aux États-Unis, l’épidémie comme sa compréhension arrive plus tôt qu’en France, mais les rumeurs et les terreurs persistent. En cela, ces archives, qui donnent à voir un “espace protégé” où des hommes, manifestement homosexuels et séropositifs peuvent se toucher, partager des gestes amoureux, sont très belles et très fortes. D’autant plus quand on sait que l’épidémie de sida a fracassé le début d’une libération sexuelle et d’une visibilité de la vie homosexuelle, en particulier celle des hommes. Ces étreintes peau à peau apparaissent comme un élan pour rester dans la vie, malgré le risque de mourir. »

1 Cette enquête co-réalisée avec Laurent Sebillotte rassemble 19 entretiens de chorégraphes, professionnels et critiques concernées par l’épidémie de sida en France.

Propos recueillis par Belinda Mathieu. 

Journaliste et critique spécialisée en danse, Belinda Mathieu travaille pour plusieurs titres (Télérama, Trois Couleurs, Sceneweb). Elle est diplômée de Lettres Modernes (Université Paris-Sorbonne), de journalisme (ISCPA) et d’un Master au département danse de l’Université Paris VII. Elle assure la direction éditoriale de CN D Magazine.

Collection « Mémoires du sida en danse » 
Dirigée par Laurent Sebilotte, en collaboration
avec Isabelle Ginot 
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Conférence « IN Vulnérables » par Isabelle Ginot
le 11 avril
au Palais de Tokyo
dans le cadre de plan D CND x Palais de Tokyo 

Projection 
Dancing Life/Danser la vie d’Anna Halprin, Baptiste Andrien et Florence Corin
du 15 au 18 avril 
au Palais de Tokyo
dans le cadre de plan D CND x Palais de Tokyo 

Exposé·e·s « D’après ce que le sida m’a fait »
Elisabeth Lebovici 
Fonds Mercator, 2023
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Mouvements de vie
60 ans de recherches, de créations, et de transformations par la danse

Anna Halprin
Editions Contredanse, 2019
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Danser la vie
Anna Halprin
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