#11 février 26
Les mille et une danses
de Shéhérazade
Callysta Croizer
Shéhérazade (1975), de Robert Hossein © Gilles Hattenberger
Des Ballets russes de Diaghilev à la danse contemporaine, Les Mille et une nuits n’a pas cessé d’irriguer l’imaginaire des chorégraphes. Puisant dans la richesse du recueil arabo-persan qui a façonné un fantasme oriental en Occident, la danse a réinventé siècle après siècle l’héroïne-narratrice Shéhérazade et ses récits, navigant entre représentation et détournement de l’orientalisme.
En juillet 2025, la chorégraphe cap-verdienne Marlene Monteiro Freitas ouvrait le festival d’Avignon avec NÔT, sur la scène de la Cour d’honneur du Palais des papes. Cette pièce hybride, où danse, théâtre et performance se confondent dans un carnaval de marionnettes humaines, conjugue mimes grotesques et sonorités éclectiques. Malgré les apparences, sa source première est littéraire : Les Mille et une nuits. Ici, comme dans l’œuvre originale, Shéhérazade brille par son absence. Dans le célèbre recueil de contes arabo-persans, constitué entre le IIIe et le XIIIe siècle, elle se cache derrière les personnages dont elle raconte chaque soir, pour rester en vie, les histoires à son époux, le sultan Schariar, qui la menace de mort. Dissimulée derrière ces récits, cette figure centrale du recueil devient, au fil des siècles, une figure de fascination exotisante.
Du coté occidental de la Méditerranée, les fantasmes diffusés sur l’Orient à partir du XVIIIe siècle – la première traduction française des Mille et une nuits par Antoine Galland paraît en 1711 – accentuent la sexualisation des corps féminins et la barbarisation des figures masculines. Si le célèbre récit et les imaginaires qu’il charrie traversent la littérature, ils prennent aussi corps dans l’art chorégraphique. Des ballets modernes du XXe à la performance contemporaine du XXIe siècle, les chorégraphes se sont inspirés de l’héroïne insaisissable, entre imaginaires exotiques et détournements de l’orientalisme.
À ses débuts au Palais Garnier, la Shéhérazade des Ballets russes de Serge Diaghilev fait un pas de côté au regard de l’œuvre littéraire. Le drame chorégraphique de Michel Fokine et Léon Bakst, créé en 1910 sur le poème symphonique de Nikolaï Rimski-Korsakov (1888), mélange les personnages du récit-cadre des Mille et une nuits et ceux convoqués par la narratrice. L’action du ballet, située chez le shah Zeman, frère de Schariar, est concentrée sur une orgie organisée pour la sultane Zobéïde – qui apparaît à la vingt-neuvième nuit de l’œuvre littéraire – et ses compagnes. Prises en flagrant délit d’infidélité, les femmes sont condamnées à mort et la sultane se suicide aux pieds du shah.
Programme des Ballets Russes - Mai/Juin 1914. Shéhérazade de Michel Fokine avec Vera Fokina dans le rôle principal.
Source : Gallica - Bibliothèque Nationale de France
Auteur : Valentine Hugo (1887–1968)
Si Shéhérazade, absente de son ballet, cristallise par son nom un fantasme de l’Orient qui infuse le regard européen de l’époque, l’orientalisme excessif du ballet n’est cependant pas totalement naïf. Figurant une chambre de harem couverte de pierres précieuses, de tapis et d’étoffes aux couleurs chatoyantes, les décors de Léon Bakst visent délibérément un « exotisme pittoresque, intense et sensuel », comme le rapporte le critique André Levinson le 12 juin 1922 dans le quotidien français Le Temps. Cet univers somptueux inspire aussi à Michel Fokine des innovations chorégraphiques : les danseuses troquent leurs pointes en satin pour des demi-pointes façon babouches et exécutent, assises sur scène, des mouvements de bras, de buste et de tête. Quant à la vedette du ballet, Vaslav Nijinski, il entre dans la peau de l’Esclave d’or, personnage noir, en se couvrant de peinture prune foncé – la pratique du blackface étant courante à l’époque. Avec des bijoux et un pantalon en brocard doré, il revêt des attributs exotisants qui accentuent la fascination due à son aura de danseur exceptionnel.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, une Shéhérazade moderne émerge sous la direction de Robert Hossein. Avec cette nouvelle version, créée en 1975 sur la musique composée par son père André Hossein, le metteur en scène franco-iranien entend réaliser un « ballet d’action » – où le geste dansé est au service d’une narration – par opposition à la pièce des Ballets russes qu’il qualifie de « pantomime » – où le geste prime sur le développement d’une intrigue. La chorégraphie, interprétée par le Ballet Théâtre Populaire de Reims, est signée George Skibine, ex-danseur des Ballets russes de Monte-Carlo. Loin de s’inscrire dans une filiation historique directe avec la troupe de Diaghilev, la Shéhérazade rémoise prend le contre-pied de l’orientalisme fantasmé par l’élite du début de siècle. Exit les décors opulents : le ballet se danse sur plateau nu. Exit aussi les costumes raffinés : place à l’épure avec des pantalons grenat pour les danseurs et des académiques verts pour les danseuses.
Robert Hossein renverse encore l’intrigue initiale en projetant la narratrice au premier plan du ballet. Si elle est bien fiancée au sultan Shariar, Shéhérazade se retrouve ici éprise d’un prince nommé Azzedin avec qui elle prend la fuite avant d’être enlevée par des brigands. À l’inverse, le sultan Shariar, d’abord furieux contre sa fiancée, pardonne sur son lit de mort aux amants. Pour la danseuse Nora Esteves, qui incarnait Shéhérazade, le personnage est plus qu’une narratrice rusée, mais « une femme au caractère fort », libre et maîtresse de son destin, tandis que Shariar, loin d’être un souverain sanglant, fait preuve de mansuétude.
NÔT (2025), de Marlene Monteiro Freitas © Fabian Hammerl
Shéhérazade s’éclipse à nouveau au XXIe siècle dans NÔT – « Nuit » en créole cap-verdien – de Marlene Monteiro Freitas. À rebours des représentations qui l’ont précédé, la chorégraphe revient aux sources textuelles et construit sa pièce comme un miroir du destin de la narratrice fictive. Dans l’œuvre littéraire, les contes se lisent et se lient dans une fresque littéraire monumentale, quand de brèves saynètes se succèdent dans l’immense Cour du Palais des papes, mettant en scène des « poupées » dansantes aux masques blancs. Entre carnaval, rock, trance et baroque, la performance se pose comme un pendant de Shéhérazade : à l’instar de la narratrice, la danse déroule le récit-cadre de la pièce, telle une source d’histoires – un « conte-robinet » selon Monteiro Freitas. Tout comme la conteuse fait surgir les personnages des Mille et une nuits pour sa survie, NÔT donne corps et voix à ses pantins pour traverser la nuit et tenter d’y survivre.
Ancienne élève de l’École normale supérieure de Paris (ENS-PSL), Callysta Croizer est doctorante en histoire à l’Université Paris 8, rattachée aux laboratoires IFG Lab et MUSIDANSE. Ses recherches, soutenues par l’Ambassade de France au Brésil à travers l’aide à la mobilité du REFEB, portent sur la construction du ballet au Brésil dans la seconde moitié du XXe siècle. Depuis 2023, elle écrit des critiques de théâtre et de danse pour Les Échos, Mouvement, Danses avec la plume et Springback Magazine.
NÔT
Chorégraphie : Marlene Monteiro Freitas
du 25 au 28 mars à la Grande Halle de La Villette
les 28 & 29 avril à la Maison de la Culture de Grenoble
les 6 & 7 mai à la Maison de la Danse, Lyon