CN D Magazine

#4 nov 23

Trajal Harrell nous emmène dans l’envers du décor de Caen Amour

Christophe Berlet & Ondrej Vidlar

© Christophe Berlet


Son goût pour les mélanges de genres populaires ou savants, sa manière de laisser ses spectacles ouverts, comme autant de questions, ont fait de Trajal Harrell une figure immédiatement reconnaissable dans le paysage chorégraphique. Jusqu’en décembre, le Festival d’Automne à Paris lui dédie un « Portrait » qui arrive à point nommé : à la fin de la saison, le Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble, compagnie permanente qu’il a fondée à l’invitation de l’un des plus grands théâtres suisses, fermera définitivement ses portes.

Le photographe Christophe Berlet a saisi cette occasion pour poser son regard sur l’un des neuf spectacles présentés. Caen Amour s’inspire des hoochie coochies, ces shows sensuels emprunts d’orientalisme qui tournaient en Amérique dans la deuxième moitié du XIXe siècle, pour mieux les détourner. Sur scène, le décor se visite, les points de vue se multiplient – comme dans ces images prises en coulisses ou sur le vif, accompagnées des mots d’Ondrej Vidlar, danseur et assistant de longue date de Trajal Harrell, qui vit la pièce de l’intérieur depuis la création en 2016.

Le processus de Caen Amour était assez particulier. Nous avons répété à Athènes, Delhi et Hambourg, et les souvenirs les plus forts que j’ai sont ceux de la période que nous avons passée en Inde. C’était la première fois que j’y allais, et nous avons fait plein de choses ensemble quand nous n’étions pas en répétitions. Nous sommes allés sur les marchés, nous avons pris le métro, visité des temples, mangé les spécialités locales, et nous sommes allés voir des films Bollywood…

C’était rempli de couleurs et d’odeurs. Ce sont des expériences qui ont mis en jeu tous mes sens, et je pense que cela se ressent pour le public. Nous n’avons pas eu le décor avant la fin des répétitions, donc il a fallu travailler avec notre imaginaire, nous avons beaucoup joué avec différentes tâches et différentes idées.

Comme souvent avec les créations de Trajal, je traverse diverses humeurs et atmosphères sur scène. Je puise dans mes souvenirs pour m’inspirer en relation avec chaque section. Pendant les répétitions, d’habitude nous définissons des points clés et des tâches pour chaque section. Puis c’est à nous de les jouer et de les interpréter.

Pendant la majeure partie du spectacle, le public est libre de se lever et d’aller se promener autour de la scène, pour voir « l’envers » du décor. Parfois je fais abstraction des spectateurs dans mon esprit, et parfois je joue avec eux, je les vois. Rien de bien inhabituel ne s’est jamais produit pendant un spectacle, mais j’ai des souvenirs bien précis de certaines personnes du public grâce à cette proximité. Ça peut être quelque chose de très vulnérable et de très intime, mais c’est quand même une performance pour moi : ça crée un moment particulier qui d’une certaine manière me fait me sentir en sécurité et protégé. J’aime aussi le moment où les choses changent, quand on passe la porte qui mène des « coulisses » à la scène. C’est un peu magique : c’est comme passer dans un autre monde.

C’est quand même un défi pour nous de travailler avec autant de costumes, mais c’est aussi ce qui rend Caen Amour si amusant. On a eu la chance de le danser tant de fois que ces costumes sont comme une partie de mon corps maintenant.

Je prends toujours beaucoup de plaisir à danser Caen Amour. Mais je peux aussi admettre que c’est difficile de sentir comme mon corps a changé ces sept dernières années, et danser un spectacle comme ça deux fois dans la même soirée, comme on le fait souvent, c’est dur. Bien sûr le spectacle a évolué et a changé en sept ans. C’est l’un des plus beaux aspects du travail de Trajal : il continue de grandir et d’évoluer à chaque représentation.

Propos recueillis par Laura Cappelle

Né en République tchèque, Ondrej Vidlar étudie le latin, la danse moderne et contemporaine. Après avoir suivi la formation P.A.R.T.S. à Bruxelles en 2008, il travaille comme danseur indépendant, interprète et directeur de production dans de nombreux projets internationaux. Il travaille depuis de nombreuses années en étroite collaboration avec Trajal Harrell en tant que danseur, assistant chorégraphique et directeur de répétition. C’est également avec ce chorégraphe qu’il poursuit depuis 2019 sa carrière à Zurich, en tant que danseur permanent au sein du Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble.

Christophe Berlet est un photographe autodidacte. Il envisage la photographie comme un moyen d’être tourné vers les autres, un témoignage, une mémoire à la fois personnelle et collective. Elle lui permet de trouver un équilibre entre l’introspection et l’ouverture sur le monde. Il conçoit ses images comme des mots qu’on assemble ou de sonorités avec des volumes et des densités différentes, afin de retranscrire des atmosphères, des interactions, des implications qui se situent au-delà de ce qui se laisse voir, au-delà des apparences. Sa pratique du sport l’a conduit à marier ses deux passions. C’est pourquoi il évolue notamment dans les milieux de la danse et du sport.

(M)imosa or Twenty Looks or Paris is Burning at The Judson Church (M)
Chorégraphie Trajal Harell, Cecilia Bengolea, François Chaignaud, et Marlene Monteiro Freitas
Du 29.11 > 03.12, Théâtre du fil de l’eau - CN D hors les murs, Pantin

The Romeo
Chorégraphie Trajal Harell
Les 30.11 et 01.12, la Comédie de Clermont-Ferrand
Du 07.12 > 09.12, Grande halle de la Villette, Paris
Le 12.12, Concertgebouw, Bruges, Belgique

Maggie the Cat
Chorégraphie Trajal Harell
Du 14.12 au 16.12, Grande halle de la Villette, Paris

The Köln Concert
Chorégraphie Trajal Harell
Les 20.12 et 21.12, Maison de la musique de Nanterre
Les 29.04.24 et 30.04.24, Maison de la danse de Lyon

Infos
Christophe Berlet
christopheberlet.com